Faiblesses

Publié le par Spark


Nouveau défi de Nandra! Cette semaine, il fallait utiliser l'expression "avoir des sueurs froides", le personnage d'un fantôme de femme, ainsi qu'une description de l'image qui illustre cet article.

Une fois de plus, ça a été un plaisir d'écrire. Je ne suis pas mécontente du résultat, même si une fois de plus, je n'ai pas produit quelque chose de très jouasse. Faut croire que c'est de saison...

Bonne lecture ^^.



 


"J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés"

Aragon

 

 

            Les canalisations avaient gelé durant la nuit, les gouttes d'eau ne venaient plus s'écraser sur le carrelage froid avec un entêtement sinistre. Seul le crissement des griffes d'un rat de passage sur la faïence troublait de temps en temps le silence qui régnait sur les lieux. Les yeux grands ouverts, Demian scruta la pièce plongée dans la pénombre. La majeure partie de ses articulations étaient douloureuses, l'épaisseur de son sac de couchage vite devenue insignifiante face à la dureté du sol. Enfin. Des toilettes publiques étaient un abri comme un autre.

Il étira bras et jambes avec un grognement. A ses côtés, la respiration d'Elsa s'accéléra. 

- Tu es réveillé? Murmura-t-elle.

Demian acquiesça et se tourna vers elle, sur le côté. Il sentit l'haleine de la jeune femme sur son visage, perçut la chaleur de sa peau; une boule chaude irradia son ventre et écrasa sa gorge.

Presque timidement, son bras quitta le long de son corps et caressa la joue d'Elsa. Leurs regards aveuglés se raisonnèrent en vain, leurs bouches et leurs mains finirent par se rencontrer. Il baisa du bout des lèvres, puis avec ardeur, ses paupières, ses pommettes et l'angle de sa mâchoire. Dans la lumière grise de l'aube, il aperçut leurs peaux ternies, l'une contre l'autre. Il haïssait ce jour naissant ; il se sentait gelé, lamentable... Elsa s'écarta brusquement et secoua la tête, puis étreignit à nouveau son compagnon.

Ils firent l'amour une heure, défaits.  

 

            Leur dernier soupir exhalé, Demian s'extirpa des couvertures, frissonnant dans l’air hivernal. Il s'empressa d'enfiler chaussures et manteau. Dans sa poche, il trouva sa lampe, dont il braqua le faisceau sur leurs paquetages. Deux rats se carapatèrent en couinant. Heureusement, ils n'avaient pas réussi à entamer les emballages protégeant les vivres. Demian saisit son fusil et quitta les toilettes sur la pointe des pieds.

            Il gravit les marches d'un pas encore mal assuré, mais le vent d'hiver qui s'engouffrait dans la cage d'escalier eut vite fait de le tirer de son engourdissement. Demian alluma une cigarette, dont les volutes allèrent se perdre dans le brouillard laiteux qui enveloppait la ville. Les toilettes donnaient sur un parc bordé par une avenue, quelques voitures abandonnées étaient garées en travers, portières grandes ouvertes. Les autoradios et les sièges avaient pour la plupart été dérobés, certaines n'ayant plus que leurs essieux en guise de roues. Aux balcons d'un hôtel tout proche, les gargouilles qui soutenaient la rambarde souriaient, narquoises.

Demian jeta un oeil aux portes des toilettes par dessus son épaule. Elsa venait de les pousser et le rejoignit sans le regarder. Elle lui tendit son sac et épaula son fusil. Toujours muets, ils entrèrent dans le parc.

 

 

            C'était un très grand parc, au beau milieu des gratte-ciels. Il était entouré de hautes grilles de fer forgé. La plupart d'entre elles avaient été abattues au début du conflit pour fondre le métal, mais certaines subsistaient encore sur les murets, comme les dernières dents d'une vieille femme. L'allée qu'ils empruntèrent était bordée des restes de massifs de roses, recouverts d'un linceul de neige mate. Pas un oiseau ne chantait dans les branches décharnées des arbres assoupis. Les boots des deux visiteurs faisaient exploser le silence en crissant sur les graviers. Demian et Elsa, tendus, promenaient leurs regards autour d'eux. Ils pouvaient surgir à tout moment, de n'importe où. Et ils n'étaient plus aussi grands et gauches qu'auparavant. La lutte devenait de plus en plus difficile...

            Demian se dit que c'était peut-être pour ça qu'il avait laissé déborder l'attirance qu'il avait depuis quelques temps pour Elsa. Un sourire pétilla dans ses pupilles, sous ses cheveux hirsutes. Il avait beau se maudire pour cette incartade, chaque parcelle de son corps lui avait rappelé qu'il était bel et bien vivant; c'était rassurant.

De biais, il observa son amie à la dérobée et retint un soupir triste. Elsa n'avait absolument pas l'air ravi. Une angoisse nouvelle avait creusé ses traits. Les cernes épaissis accentuaient la pâleur de son teint, autrefois légèrement hâlé. Son pas était moins gracieux que de coutume. Ses talons claquaient nerveusement. Le long du quart d'heure que dura leur marche jusqu'au centre du parc, elle n'accorda pas un regard à Demian. 

 

            Ils arrivèrent finalement sur la rive d'un étang, vers lequel convergeaient les allées les plus larges. Sa surface, figée dans la glace et enneigée, se confondait rapidement avec le brouillard et lui donnait l'air infini d'un océan. Demian et Elsa avancèrent jusqu'au bord, abrités par les branches paresseuses d'un saule. Des flocons aux ciselures encore intactes s'étaient agglutinés sur les feuilles, qu'ils avaient figées dans leur dernier frisson. Demian enfila ses mitaines et vérifia que son arme était chargée. Elsa, les yeux rivés sur un point droit devant elle, se mordillait distraitement la lèvre inférieure.

- Si tu te sens trop faible, commença Demian, on peut retourner à l'abri et se reposer encore un peu...

- Pas question, répliqua-t-elle.

Demian se crispa légèrement. Elsa se massa les tempes et souffla.

- Excuse-moi, ça va aller.

Leurs regards se croisèrent enfin. Les prunelles sombres de Demian brillaient d'un éclat blessé qui donna à Elsa le désir de l'étouffer sous un oreiller.

- Ce n'est pas ce que tu crois, ajouta-t-elle. J'ai juste... encore plus peur, maintenant.

Le tremblement dans la voix de la jeune femme donna des sueurs froides à Demian. Sans mot dire, il l'attira contre elle et l'entoura de ses bras. Il fallait qu'ils sortent de ce merdier au plus vite...

Comme une réponse à ses pensées, une balle fusa tout près d'eux, inscrivant dans l'air embué son sillon de givre.

 

            Ils se jetèrent au sol, évitant d'autres tirs.

- Les Fantômes sont de l'autre côté du lac, chuchota Elsa à Demian. Comment font-ils pour nous voir?

- Un sonar, probablement. Espérons qu'ils n'en sont pas tous équipés...

Ils rampèrent à couvert sous les arbres qui bordaient l'eau. Le sol enneigé ne facilitait par leur progression et trempa vite leurs vêtements. Le moindre de leurs mouvements produisait de pénibles crissements. Les tirs s'étaient très vite arrêtés, la chasse avait commencé. Demian vérifia qu'il avait toujours ses munitions, ainsi que le couteau fixé à son tibia.

- Il faut qu'on réussisse à traverser le parc, c'est de la Banque centrale -Elsa désigna un point au Nord- que provenait le dernier signal qu'on a reçu sur la radio.

- En longeant le lac, tout près de l'eau, on pourra déjà parcourir un bout de chemin. Ensuite, il faudra courir un peu.

            Le brouillard s'alourdissait encore et encore, donnant l'impression aux deux compagnons de boire une gorgée d'eau froide à chaque inspiration. Au loin, quelques rafales de fusil mitrailleur crépitèrent bientôt. Demian et Elsa échangèrent un regard soulagé. Les renforts arrivaient.

 

Les arbustes se firent denses, leur permettant ainsi de se redresser pour avancer à plus vive allure, le dos voûté. Le sol de la rive, légèrement incliné et rendu glissant par la neige, regorgeait de racines calleuses, manquant de les faire trébucher à chaque pas.

Bientôt, ils atteignirent les abords d'une jetée fichée dans un amas de rochers. Il y avait peu de temps encore, de petites barques touristiques y étaient amarrées et permettaient aux familles de touristes de s'offrir d'amusantes promenades au milieu des canards et des cygnes. La proue de l'une des embarcations pointait hors de l'eau, piégée dans les glaces.

- On va pouvoir se cacher sous la jetée avant d'entamer la dernière ligne droite, annonça Demian à voix basse.

Il y eut une détonation toute proche, dans leur dos. Une balle plongea dans l'écorce d'un tronc, à quelques centimètres de la tête de Demian. Elsa manqua de se rompre le cou sur les rochers, mais fit rapidement volte-face et tira derrière eux. Il y eut un craquement d'os brisé, puis le bruit d'un corps lourd qui chute. Demian ouvrit lui aussi le feu au hasard, le brouillard avala goulûment ses balles.

Soudain, trois silhouettes spectrales s'esquissèrent à quelques pas. Ils ne faisaient pas plus de deux mètres de haut.

Demian déglutit.

- Ils sont tout jeunes…

Les doigts de synthèse appuyèrent sur les gâchettes avec une redoutable assurance. Elsa et Demian bondirent en arrière, fonçant vers le ponton aussi vite qu'ils le pouvaient. La jeune femme laissa soudain échapper un cri, une balle lui avait éraflé le bras. Terrifié, Demian la poussa en avant, la jetant à l'abri des planches vermoulues d'un coup d'épaule. Emporté par son élan, il dérapa sur un rocher, perdit l'équilibre et dégringola jusqu'à ce qu'un autre escarpement l'arrête dans sa chute. De douloureuses étincelles éclatèrent dans son champ de vision et embrasèrent sa cheville droite.

- Demian! appela Elsa, affolée.

Elle tira sur l'un des deux adversaires qui avançaient, arrogants et surs d'eux, vers la jetée. Le troisième s'était perché au sommet de l'amas et, fusil à la main, toisait Demian, qui gisait juste en contrebas.

Un spasme d'horreur parcourut l'échine du jeune homme en croisant le regard incarné de la créature.

Le Fantôme se ramassa sur lui même, puis plongea vers Demian, qui fit feu avec un hurlement. Le liquide bleu nuit qui coulait dans les artères de son ennemi éclaboussa son visage, ils se percutèrent de plein fouet. Le décor tangua dangereusement pour Demian lorsque son omoplate éclata. Le Fantôme pesait de tout son poids sur le combattant et de ses doigts mal dessinés, tentaculaires, le saisit à la gorge. Demian sentit avec panique la réalité devenir de plus en plus évanescente, et la créature autrement plus tangible. Il attrapa son poignard et frappa à l'aveuglette, frénétiquement, se gardant bien de croiser le regard du Fantôme. Il enfonça la lame encore et encore, jusqu'à ce que les spasmes de l'agonie aient tout à fait cessé.

 

            Demian se dégagea en renâclant du cadavre. Une violente nausée lui tordit l'estomac. La lutte s'était achevée sur la surface du lac, il remercia sa bonne étoile pour la solidité de la glace. Reprenant son fusil, il entreprit de gravir à nouveau le chaos de roches.

Les deux autres Fantômes gisaient tout près de la jetée, flasques, dégoûtants. Elsa, sous le ponton, eut un soupir épuisé; les cris de leurs compagnons se faisaient de plus en plus proches. Il était temps, songea Demian, au bord du malaise.

Il se coula sous les planches du ponton pour retrouver la jeune femme.

Tapi dans l'ombre, entre les pilotis, ses bras enroulés autour des genoux, un Fantôme l'attendait. Il cligna des paupières, et Demian reconnut les yeux d'Elsa.

 

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Y
J'ai tellement était prise par le texte que j'ai du le relire pour en effet remarquer l'expression des sueurs froides...<br /> <br /> Rien à rajouter après Nan-chan et les autres (dur, dur). Magnifique texte, j'aime beaucoup cette ambiance un peu morbide mais sans tomber dans du glauque intense. En finesse.
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E
J'ai beaucoup aimé te lire. Ca doit être une de tes particularité. J'ai bien aimé l'ambiance plus sombre et angoissante de ce texte, qui est malgré tout doté de très belles descriptions. C'est triste, et très beau. Bravo! Sinon, merci pour ta review, mais désolée, pas de suite au programme.
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I
Ouah j'ai faillis tomber de ma chaise à la fin T__T c'est triste mais très jolie, et l'expression "avoir des sueurs froides " correspond très bien au texte vu l'ambiance dans lequel tu nous plonge<br /> Bravo!
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A
euh... *sait pas quoi dire*<br /> En gros, je dis la meme chose que Nandra...
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N
S'y jeter à mourir tous les désespérés<br /> Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire<br /> <br /> ^^ Tu m'as doublement surprise ! Je ne m'attendais pas à trouver Les Yeux d'Elsa ici :) ça fait du bien et un peu de mal aussi, quand on est aussi brutalement rappelé à un peu d'humilité.<br /> <br /> Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur<br /> Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit<br /> Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie<br /> Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure<br /> <br /> Voilà, après ça, tout est dit :)<br /> <br /> J'ai également été surprise par le ton que tu as choisi pour ce texte. Je pensais que sur la base d'une image comme celle-là tu choisirais quelque chose de plus... joli, on va dire. Avec des belles descriptions poétiques comme tu sais les faire, quoi.<br /> <br /> Mais tu as choisi quelque chose de plus difficile et de plus sombre et je salue ton audace,ô mauvaise graine ! (lol)<br /> <br /> Pour finir, je suis quand même assez intriguée par ces Fantômes, je me demande à quoi tu pensais exactement quand tu les as créés, ils font un peu penser à des zombies. Et est-ce que par hasard tu ne serais pas encore un peu sous l'influence du Che ? C'est l'impression que j'ai depuis l'autre jour ^^ D'abord des messages persos de Mercedes Sosa et maintenant une guerilla urbaine :p<br /> <br /> En tout cas, je suis contente que tu aies pris du plaisir à écrire, moi j'en ai pris à te lire
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