Amour (Défi des Cent Discours, #1)

Publié le par Spark

Et voilà, après des lustres d'absence et de panne d'inspiration, une toute petite nouvelle. Ca m'a fait un bien fou d'écrire à nouveau, et même si ce n'est pas extraordinaire, ça m'a soulagée. J'envisage éventuellement une suite à cette histoire... bonne lecture à ceux qui passent encore dans le coin!


            Amour

 

 

Réna leva les yeux du roman dans lequel elle était plongée. Un souffle d’air ténu venait d’entrouvrir la fenêtre, dont elle avait simplement rabattu les battants pour profiter de la douceur nocturne. Les voilages diaphanes, qui laissaient deviner l’égratignure d’un fin croissant de lune, ondulèrent un instant. Une lueur, qu’on aurait pu prendre pour une étoile si elle n’avait pas été si près du sol, pétilla une fraction de seconde, au loin.

La jeune femme, retenant son souffle, glissa le marque-page dans le livre, qu’elle déposa sur la table de chevet. La respiration profonde de Caron, qui s’était endormi face au mur pour ne pas être indisposé par la lumière de la lampe de chevet, indiquait qu’il dormait toujours.

Le regard de Réna s’attarda quelques secondes sur le dos de son époux ; du bout des doigts, elle frôla les cheveux qui tombaient sur sa nuque. Une inspiration plus profonde souleva les épaules de Caron, qui changea de position et poursuivit ses rêves.

Réna rabattit son châle sur ses épaules et se leva. A pas de loup, elle quitta la petite chambre et referma la porte derrière elle.

 

Elle descendit l’escalier, ses pieds nus faisant couiner les marches tièdes. Toutes lampes éteintes, elle parcourut le couloir qui menait à l’entrée dans une douce obscurité. Elle entra dans la cuisine. L’évier débordait de vaisselle, une odeur de grillades planait encore dans la pièce.

La journée avait été égayée par un soleil radieux. Caron et Réna avaient dîné dans le jardin, en tête à tête, et discuté jusqu’à ce que leurs paupières papillonnent de sommeil, chose qu’ils n’avaient pas pris le temps de faire depuis de longues semaines. Après quelques caresses, ils s’étaient couchés, mais Réna, envahie d’une étrange nervosité, avait tenté en vain de s’endormir.

Elle se servit un verre d’eau, qu’elle but d’un trait. Elle s’interrompit dans son mouvement pour le reposer. Un vrombissement très sourd, presque inaudible, venait de faire frissonner ses tympans. Resserrant un peu plus son châle autour de sa poitrine, Réna revint dans l’entrée. Elle enfila distraitement ses pantoufles et sourit en réalisant que c’étaient en fait celles de Caron, un peu trop grandes pour elle. Après une courte hésitation, elle prit la clef de la maison sur le guéridon, la tourna le plus silencieusement possible dans la serrure et ôta la chaîne de la porte, qu’elle ouvrit avec lenteur.

 

Elle descendit les deux marches du perron. Le ciel était dégagé, mais une brise fraîche s’était à présent levée. Un merle noctambule faisait quelques vocalises dans le pommier. Le chat, profitant de l’occasion pour aller prendre l’air, frôla les jambes de Réna avant de disparaître dans le potager. Elle esquissa un geste pour aller le chercher, mais son regard se figea sur le bout de la petite route qui menait à la demeure endormie. Ses bras se couvrirent de chair de poule lorsqu’elle distingua plus précisément les contours de l’engin fuselé qui stationnait à une centaine de mètres de là.

Détectant un mouvement, elle plissa les yeux, laissa échapper un léger cri et recula d’un pas. Elle manqua de trébucher, se rattrapa de justesse au cadre de la porte, regarda encore la silhouette qui avançait à grandes enjambées droit vers la maison.

Réna fit volte face, rentra en claquant la porte derrière elle, s’élança dans le couloir, grimpa quatre à quatre les escaliers et se rua dans la chambre. Elle secoua vivement l’épaule de Caron, qui ouvrit un œil en grognant.

- Qu’est-ce que… -il fronça les sourcils en remarquant le visage crispé de sa compagne – Il y a un problème ?

- Il… il est revenu !balbutia-t-elle, dominant à grand peine la terreur qui l’envahissait.

Une décharge d’adrénaline secoua Caron, qui sauta du lit en un clin d’œil et courut à la fenêtre. Il étouffa un juron.

- Comment a-t-il su qu’on était là ? Personne ne devait être au courant !

Le souffle court, le regard encore embrumé par le sommeil, il compulsa avec nervosité les mèches ébouriffées qui s’éparpillaient sur son front.  

- On va en finir une bonne fois pour toutes avec cette histoire, murmura-t-il finalement.  

- Caron…

- Passe-moi ton flingue Réna.  

Il enfila un pantalon, glissa l’arme que sa femme lui tendait dans la poche arrière. Il ferma les yeux une seconde. Un soupir décidé souleva son torse.

- J’y vais. Surtout, reste dans la maison, fais en sorte qu’il ne te voie pas.

- Ne fais pas ça, Caron, commença Réna.

- Ce n’est pas comme si j’avais le choix, répliqua-t-il en allant vers la porte.

Réna, haletante, lui barra le passage.

- Tu ne sais pas de quoi il est capable, je devrais y aller moi-même.

- Dans ce cas, il ne fallait pas me réveiller ! Je vais lui prouver qu’il se trompe sur mon compte, à ce fils de pute !

Il chargea la batterie dans l’arme, poussa Réna sur le côté et s’élança vers la sortie. La jeune femme sans plus songer à ses recommandations, se précipita sur ses pas.

 

Quand elle atteignit la dernière marche, Caron avait déjà ouvert la porte d’entrée, et s’était avancé de quelques mètres à l’extérieur.

- Nom de … souffla-t-il en levant le menton.

Réna l’imita et émit un gémissement sourd.

Tapies au milieu des étoiles, dans les voiles opaques de la nuit, des ombres triangulaires se maintenaient en vol stationnaire au-dessus d’eux. Il y en avait des centaines, disséminées dans les cieux aussi loin que la vue portait. Un véritable essaim de croiseurs.

Le couple échangea un regard éperdu. Caron reporta son attention sur le chemin. Campé le plus droit possible sur ses jambes, il laissa le visiteur s’approcher.

 

La lampe du porche était allumée, déversant sa lumière sur ce dernier. Un frisson parcourut l’échine de Réna lorsqu’elle distingua sa livrée de pilote, noire des bottes aux gants, ses cheveux sombres ondulant dans le vent de plus en plus fort, les traits ciselés de son beau visage. Puis il fut assez près pour qu’elle croise ses iris glaçants, ses terribles prunelles dont les ténèbres brûlaient d’une effroyable détermination.

Il franchit les portes de la propriété, ses épaisses semelles faisant éclater sous ses pieds des bulles de poussière. Il s’arrêta à deux pas de Caron, les bras croisés sur sa poitrine ; les deux hommes s’observèrent en chiens de faïence.

- Qu’est-ce que tu fiches ici, Luan ?cracha Caron, la colère saccadant chacun de ses mots.

L’interpellé darda son regard perçant sur Réna, qui sentit son cœur palpiter de fureur et d’effroi.

- Je viens chercher celle que j’aime.

Caron se crispa de la tête aux pieds, les os de sa mâchoire saillant sous la peau de ses joues, des reflets d’acier liquide scintillant dans ses yeux bleus.

- Tu ferais mieux de dégager illico, siffla-t-il.

- Viens avec moi, Réna, poursuivit Luan, ignorant totalement la semonce.

Il ne tenait pas d’arme, mais portait une gaine à sa ceinture. Réna s’approcha de Caron, se maintenant derrière lui. Son époux, frémissant de rage, réagit à peine lorsqu’elle posa sa main entre ses omoplates.

- Laisse-nous tranquilles, Luan, murmura la jeune femme, empêchant à grand peine sa voix de trembler.

- Je t’emmène, Réna, tu t’échapperas avec moi, il n’y a plus rien à faire sur cette planète – il jeta un regard méprisant à Caron – et ce pauvre type ne peut plus rien pour toi.

Il tendit vers elle sa main gantée.

- Tu seras la femme de l’homme le plus craint de tous les temps, ma belle Réna.

- Je t’interdis de la toucher, salopard !rugit Caron.

D’une bourrade, il poussa Réna en arrière, porta sa main à la poche de son jean.

Luan eut un fin sourire en dégainant son arme, beaucoup trop rapidement pour quelqu’un d’aussi inexpérimenté que son adversaire.

 

Le hurlement de Réna perça l’opaque silence de la campagne lorsque Caron tomba à genoux, la poitrine fumante, puis s‘écroula face contre terre.

Elle se précipita vers lui, le recouvrant de son corps, l’enlaçant convulsivement. Elle crut voir ses lèvres s’agiter en un dernier mot, qu’elle ne compris pas. Elle sentit sous sa main la crosse métallique qui dépassait de la poche. Son sang ne fit qu’un tour, elle s’empara de l’arme et voulut la braquer sur Luan, mais ce dernier lui saisit fermement le poignet.

Il s’accroupit en face d’elle sans la lâcher, ses yeux sombres toujours rivés aux siens.

- C’est fini, plus rien ne te retient ici… vois comme je t’aime, je t’épargne la souffrance des adieux… rentrons dans mon vaisseau, chuchota-t-il, si près de son oreille qu’elle sentit son haleine courir sur sa joue, faisant trembloter les sillons de ses larmes.

Réna regarda, une fois encore, le corps inerte de Caron qui gisait à ses pieds. Elle entendait bourdonner au-dessus d’elle les réacteurs de la flotte de Luan.

- Monstre, lâcha-t-elle, dans un souffle.

L’insulte ne fit même pas ciller l’assassin. Réna sentit qu’il lui ôtait son arme. Puis il serra plus fortement son bras et la força à se lever.

 

Elle tenait à peine sur ses jambes, mais il l’entraîna d’un pas rapide vers son vaisseau. Ils gravirent la passerelle, que Luan avait laissée abaissée, et pénétrèrent dans le cockpit. Luan indiqua à la jeune femme un fauteuil, où elle s’écroula plus qu’elle ne s’assit. Le pilote s’installa lui-même au poste principal. Il actionna plusieurs commandes, le corps fin du croiseur s’ébranla à la mise en marche du moteur.

Réna le front appuyé à la vitre, retenant ses sanglots, essaya d’imaginer le silence de cette nuit d’été, enveloppant la maison.

- Nous voilà enfin réunis, juste tous les deux, lui susurra Luan, lorsque le vaisseau prit son essor et décolla, les flammes des réacteurs calcinant les fleurs sauvages qui poussaient çà-et-là.

Réna se remémora leur odeur légèrement piquante, qu’elle associait à celle des tomates mûrissant au soleil.

- Jusqu’à la fin de mes jours, je t’aurai à mes côtés, je te le jure. Je te protègerai, tu n’auras rien à craindre de personne, je ferai de toi la plus comblée des femmes…

Sur ce serment, il alluma le micro.

- Ici le vaisseau amiral. A toutes les unités, chargez les canons.

La maison de campagne ne fut bientôt pas plus grande que le chas d’une aiguille. Réna pensa au chat, qui, avec tout ce boucan, avait du se réfugier à la cave, comme il avait l’habitude de le faire. Le croiseur traversa les plus hauts nuages. Le soleil rougeoyant de l’aube ensanglanta la carlingue noire.

- Quoi de plus beau qu’une aurore pour faire table rase ?fit Luan, rêveusement. Réna, ma tendre Réna…

Il actionna plusieurs interrupteurs, les barres de chargement de tout l’arsenal du vaisseau se remplissant rapidement. Plusieurs voyants clignotèrent, indiquant que tous les escadrons étaient prêts à passer à l’action.

Une étincelle de joie embrasa ses pupilles dilatées.

- … Mon orpheline, je te trouverai un autre horizon pour regarder le jour naître, promit-il, la voix vibrante d’émotion, en joignant le feu infernal de ses canons à ceux de sa flotte.

 

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