Triangle
Liz hésite, suspendant son poing à hauteur de son visage, avant de frapper trois coups à la porte. De l’autre côté, entre les pulsations de la chaîne hi-fi poussée à fond et la voix nasillarde du chanteur de ska, se faufile un « Entrez ». Les stores sont inclinés de sorte à ne laisser filtrer que de fines lames de lumière, cisaillant les images décolorées du mur d’en face : le sigle lippu des Rolling Stones, l’affiche écornée d’un festival rock. Mises à part quelques photos et des billets de concerts crânement exposés, ces posters forment la seule décoration de la chambre.
Elle voudrait lui faire une remarque pour la fumée, mais elle se retient. Elle ne comprendra jamais cette manie qu’il a de fumer les fenêtres fermées. Il semble même prendre un certain plaisir à observer les grains de lumière se mêler aux volutes de tabac, dont on peut presque observer la fixation sur le papier peint défraîchi, sur ses draps, sur lui. Allongé en plein centre du lit double, la tête paresseusement calée dans les oreillers, Amir rêve clope au bec. Ses longs cils étouffent les reflets verts de ses yeux de chat ; on pourrait le croire assommé par la lourdeur de l’atmosphère, mais elle le connaît assez pour savoir qu’il est en cet instant parfaitement réceptif. Elle s’assied au bord du lit, les mains repliées sur ses cuisses.
- On s’est engueulés, avec Miguel.
- J’ai entendu.
Evidemment. Même avec le volume haussé au maximum, il aurait été étonnant que la fine cloison de plâtre séparant la chambre de Miguel de celle de son frère étouffe le paroxysme de la dispute. Honteuse, elle se tait. Regarde autour d’elle l’armoire couverte d’autocollants reçus avec les paquets de céréales. Les étagères où se livre l’âpre lutte entre les livres de cours et les jouets délaissés depuis longtemps. Le bureau envahi par de vieux vinyles qu’il s’est entiché de collectionner depuis quelques mois. Il y a aussi ses blocs à dessins, ses coins de feuilles noircis de gribouillages, ses crayonnés maladroits devenus avec le temps des esquisses au caractère surprenant. Elle ne saurait dire pourquoi, mais elle n’a jamais osé les regarder vraiment. Même y penser lui fait ressentir une petite crispation au creux de la gorge, comme si ces dessins lui criaient de les découvrir, mais murmuraient en sourdine d’inaudibles secrets.
La dernière plage du CD touche à sa fin. Amir se redresse pour presser le bouton d’arrêt de la chaîne. Ecrasant son mégot dans le cendrier, il s’assied près Liz, lui présentant la moitié de son dos. Liz regarde les paumes ouvertes de ses propres mains, encore assourdie par les rugissements de Miguel couvrant ses propres insultes.
- Il est parti.
Elle guette la réaction d’Amir, qui se matérialise dans un imperceptible haussement de sourcils. Il est absorbé par la contemplation d’une tache sur le sol consistant en quelques poils de moquette brûlés par une cigarette éteinte avec trop de hâte. Liz soupire. Il ne lui a jamais facilité la tâche, à jouer les grands muets.
- Il a pris son sac, et il est parti.
- Il reviendra.
Liz secoue la tête, sentant à regrets les larmes submerger ses cils. Un sanglot la secoue, elle a la chair de poule. Comme elle ramène les bras contre sa poitrine en frissonnant, Amir lui tend un sweat-shirt pendu au montant du lit. Liz l’enfile maladroitement, bien trop menue dans ce vêtement déjà très ample pour son propriétaire. Au-delà de l’effluve du tabac imprimé sur le tissu, elle perçoit l’odeur d’Amir, filigrane de celle de son frère. Elle essuie son visage du revers de la main et, les narines plaquées sur la manche, laisse à nouveau les pleurs rouler sur ses joues. Amir se lève, va à la fenêtre et écarte deux lamelles du store. La lumière rasante de cette fin de journée éclabousse son visage un peu pâle, le forçant à plisser les yeux.
- Il t’a dit où il allait ?
- A la gare.
- Il reviendra, répète Amir d’un ton un peu moins brusque.
Liz se lève, ses genoux jouent des castagnettes.
- J’ai besoin de lui parler. De lui expliquer, tout de suite.
Amir pivote sur lui-même pour lui faire face. Il lui assure que, comme lui, elle connaît Miguel : il reviendra demain, grognera un peu, et puis tout ira bien. Le ton qu’il emploie est un peu sec, impatient. Percevant cette attitude de reproches, Liz se reprend contenance.
- Tu peux comprendre ça, non ?
- Non.
Il le lui dit de but en blanc, la transperçant de ses prunelles claires, la jugeant en trois lettres. Liz passe ses doigts tremblants dans ses boucles brunes, soutient son regard.
- J’ai besoin que tu m’emmènes à la gare, s’il te plaît.
Les traits d’Amir se durcissent.
- Pourquoi je ferais ça ?
- Mais qu’est-ce qui te prend, Amir ? Je te demande un petit service, tu en as pour un quart d’heure, tu me déposes là-bas, tu repars, c’est tout ! Il faut que je parle à Miguel !
Elle répète qu’elle ne veut pas le perdre, qu’ils se sont disputés bêtement, qu’elle est juste fatiguée, et que lui aussi, même s’il est un peu gauche, il ne pouvait pas penser ce qu’il disait, qu’elle l’avait blessé et qu’elle s’en voulait. C’est tellement simple, elle ne veut pas le perdre, elle sent qu’elle en est près, alors qu’elle l’aime…
Amir l’interrompt en levant la main, pour lui faire signe qu’il ne veut pas en entendre plus. Il fourre son portefeuille dans la poche arrière de son pantalon et ouvre grand la porte de la chambre.
- Attends-moi à la sortie du parking, crie-t-il dans le couloir.
- J’ai pris ton pull.
Amir, concentré sur la route, répond par un haussement d’épaules. La tête appuyée contre la vitre, Liz se ronge un ongle. Les feux rouges se succèdent, les piétons se sont donnés le mot pour traverser devant eux. Amir marque chaque seconde qui s’égraine en pianotant sur le volant. Sa passagère renifle encore de temps en temps, mais s’est un peu calmée. Le silence règne dans l’habitacle, dont l’autoradio a été volé l’été précédent. Liz tentant de détourner son esprit de la dispute qui l’a amenée ici, réalise qu’elle n’a finalement jamais rien eu à dire à Amir. Il s’est toujours montré courtois avec elle, sans jamais pour autant entamer une réelle conversation. Elle ne sait rien de ce qu’il aime, connaît tout juste son domaine d’études. Miguel lui-même n’en parle jamais. Lui et Amir sont arrivés en ville trois ans auparavant, vivent dans le même studio, mais ne doivent pas échanger plus d’une dizaine de mots par jour. SI les deux hommes possèdent le même magnétisme dans le regard, et dégage cette même vitalité un peu bestiale, Miguel est bien moins introverti qu’Amir. Lorsqu’il est en colère, il cire. S’il rit, c’est fort, ça découvre ses dents bien blanches, et ses yeux se réduisent à deux petits éclairs de lumière joyeuse. Liz l’a même déjà vu pleurer ; c’est rare, un homme qui pleure sans retenue, surtout un comme lui, un dur à cuire détestant se faire marcher sur les pieds.
Amir, lui, ferme la porte de sa chambre sans même la claquer, et met la musique à fond. Voilà l’image que Liz a de lui : une porte fermée, avec un battement sourd de l’autre côté : une force retenue qu’il ne libère que dans ses dessins, du bout de ses doigts…qui pour l’instant battent la mesure.
- Tu peux arrêter ça, s’il te plaît ?
Amir s’exécute sans broncher. Liz rabat le pare soleil, s’examine dans le petit miroir. Elle a encore les yeux gonflés, ils paraissent presque noirs. Elle prend un mouchoir, essuie le rimmel qui accentuait ses cernes. Elle se trouve affreuse, terne. Elle voudrait être dans les bras de Miguel et cacher son visage contre son torse. Au lieu de ça, elle lui court après, et cette chape de silence dans la voiture s’enrubanne autour de ses tempes, serpente sur sa gorge et se mêle à la sueur froide entre ses omoplates.
- A pied, il doit déjà être arrivé depuis longtemps. Peut-être même qu’il est déjà parti.
Sa voix s’étrangle.
- Je fais comme je peux, se défend Amir.
La vibration monocorde de sa réponse est affectée, il fait un effort visible pour prononcer chaque mot. Liz profite d’un énième feu rouge pour poser la main sur son avant-bras.
- Amir. Regarde-moi.
Très lentement, il tourne la tête, elle plante ses yeux dans les siens.
- Tu peux m’expliquer pourquoi tu as un problème avec moi ?
Comme elle l’avait prévu, il se cabre, darde ses prunelles sur le feu désespérément rouge.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Oh, je t’en prie, dès le premier jour j’ai senti que tu ne m’aimais pas.
- On arrive.
D’accord. Liz croise les bras, soufflant sur la frange trop longue qui lui tombe sur le front. Il n’y en a décidément pas un pour rattraper l’autre.
Amir coupe le contact après un créneau vite expédié, et va s’asseoir sur le capot, allumant une nouvelle cigarette.
- Tu ne repars pas ? demande Liz en remettant son manteau.
- J’attends un quart d’heure. Tu ne vas pas rentrer à pied, s’il est déjà parti.
Sans trop savoir s’il attendait un remerciement, Liz se dirige vers la gare. La place est en travaux, le premier spectacle offert aux voyageurs est celui de toutes les grandes villes avant les municipales : des pelleteuses, des dalles de béton brisées. Pareils à des fourmis dans leurs galeries, les nouveaux arrivants se faufilent entre les barrières, tirant avec eux leurs valises bedonnantes à travers ce chantier, ultime épreuve de leur voyage. Liz emprunte le chemin en sens inverse, bafouille des excuses en heurtant un jeune couple chargé de gros sac à dos orange. La gare, dont les colonnades et les hautes baies vitrées aux motifs en fer forgé subissent aussi une remise à neuf, dégorge les arrivages par sa porte centrale, qui donne directement sur les quais. Ceux qui veulent quitter la ville doivent se contenter de l’entrée latérale. Ils passent ensuite sous la voie d’arrivée par un couloir au dallage jaune et aux murs flanqués d’affiches vantant le légendaire Chanel n°5, gravissent avec leurs valises et leurs coeurs trop lourds un escalier débouchant sur le quai des départs. Lorsque Liz atteint la dernière marche, le soleil embrase l’immense toit de verre, la lumière sanguine dégouline sur les wagons. Les annonces grésillent dans les hauts parleurs, s’ajoutant aux bavardages murmurés des voyageurs. Le microcosme de la gare se déploie dans toute sa splendeur, le temps ne passe que pour le train qui s’approche. La ville n’existe plus. On l’a quittée pour un jour ou quelques mois, et ces hauts murs ne s’ouvrant que sur les rails aident déjà à oublier un peu ce à quoi on s’est arraché. C’est pour ça que Miguel a pensé immédiatement à se rendre ici. Il a pris un billet pour le prochain train qui partira vers une ville qu’il ne connaît pas, en sachant très bien qu’il descendra sûrement au premier arrêt. Mais il a un besoin violent d’éprouver le sa capacité à rompre les amarres, de sentir comme tous ces gens qui attendent que lui aussi peut partir seul, très loin, la tête calée dans le dossier de son fauteuil, et tendre son billet au contrôleur pour lui montrer qu’il est parfaitement à sa place dans le train, parce que c’est son choix, de prendre la route. Il ressent viscéralement le désir de soupeser ce pouvoir entre ses mains comme un gros lingot, pour caresser du bout des doigts une liberté aux rutilants éclats.
Il est assis sur un banc, sa besace entre ses tibias, les doigts croisés sous le menton. Liz s’arrête face à lui, attend en vain qu’il lève les yeux vers elle.
- Miguel…
- Va-t’en.
Décontenancée, elle hésite avant de poursuivre.
- Allez, on en a vu d’autres, des…
- Je t’ai dit de t’en aller !
Plusieurs têtes se tournent, lorsqu’il élève la voix en se relevant brusquement. Sans accorder un regard à Liz, il épaule le vieux sac de sport qui lui sert de valise et se met à arpenter le quai en lui tournant le dos. Liz, la vue troublée par les larmes et la respiration presque suffocante, se précipite à sa suite, l’interpelle sans qu’il s’arrête. Ils traversent ainsi la voie des départs dans toute sa longueur. Lorsque Miguel en atteint l’extrême limite, il se retourne vers la jeune fille et attend qu’elle le rejoigne, ramassé sur lui-même dos à la barrière. Il est furieux, elle ne l’a jamais vu comme ça. D’habitude il gesticule, crie, quand il sent que tout n’est pas encore perdu. Mais en cet instant, cette immobilité de pierre qu’il adopte, ces traits durs et figés, méconnaissables, ce regard fixe... Ce que ces détails marquent est de sinistre augure. Liz arrive à petits pas, tend la main vers la sienne. Il lui prend le poignet, juste le temps de la repousser deux pas en arrière, avec une mimique de dégoût qui révulse le cœur de la jeune femme. Les yeux écarquillés, n’osant plus l’approcher sans vouloir pour autant l’abandonner, elle serre les poings. Sa lèvre inférieure tremble, quand elle répète le prénom de son homme, avec toute la douceur et la force dont elle est capable. Le murmure triste qu’elle produit ne fait pas même ciller Miguel.
- Casse-toi, c’est fini, y’a plus rien à dire.
- Mais, Miguel… balbutie Liz.
- M’oblige pas à te forcer à t’en aller !menace-t-il alors.
Il brandit son poing vers elle. Terrassée, elle recule d’un pas, d’un autre encore. Ce geste qu’il n’a jamais eu envers elle, même aux pires instants ; il a immédiatement baissé la main, réalisant la violence réveillée en lui, mais l’expression de son visage ne s’adoucit pas pour autant, n’exprime pas la moindre gêne. Le point de non retour a donc été franchi, quoi qu’elle ait pu tenter pour l’éviter ? Elle a soudain peur. Elle est terrifiée de ne plus pouvoir le maîtriser. Elle fait volte-face, s’éloigne à pas rapides, trébuchants, espérant à chaque seconde qu’il la retienne par le bras. Mais le vent froid est le seul à frôler sa peau. Elle pourrait aussi se balancer sur les rails, vu que la seule personne qui ait jamais vraiment compté pour elle vient de la repousser comme une pestiférée…Cependant, elle est déjà sortie de la gare, sans même s’en rendre compte, probablement portée par le flot des passants.
Amir sort les mains de ses poches et se redresse un peu en l’apercevant, contemple une seconde son visage ravagé, les sillons sales de ses larmes sur ses joues livides. Il ouvre la portière à la place du conducteur, lui ordonne de s’asseoir, de peur peut-être de la voir s’écrouler sous ses yeux, et s’élance à grands pas vers la gare. Le souffle coupé, Liz se balance d’un pied sur l’autre, tente de reprendre ses esprits. Bien sûr, elle ne suit pas les instructions du frère de Miguel, claque la portière et suit ce dernier aussi vite que ses jambes flageolantes le lui permettent. Amir slalome avec détermination au milieu du chantier, franchit la porte en quelques secondes, descend sous la voie, les lèvres pincées, jaillit sur le quai des départs, repère Miguel et va se planter devant lui.
- Tu ne partiras pas.
Le cœur de Liz, qui s’est prudemment arrêtée à quelques mètres, cesse une seconde de battre. L’aîné ricane, à la fois condescendant et surpris de la venue de son frère.
- Ah ? Tu comptes m’en empêcher ?
- Tu ne vois pas qu’elle est morte de chagrin ? Pourquoi tu lui fais ça ?
Miguel lève ses deux mains, paumes en avant.
- On se calme, Amir. C’est tout sauf tes affaires, t’as pas à venir ici et me dire ce que je dois faire.
- Et elle, tu la laisses tomber, pauvre con ?
Un ange passe, laissant à Miguel le temps d’encaisser ces cinglantes paroles. Amir, cet archétype de l’introversion, se révolte soudain. C’est incroyable, mais quelque chose a réellement changé dans sa physionomie, quand il s’est lancé vers Miguel. Une étincelle dans le regard, toute petite, animale. Une fossette sur la joue droite, une respiration un peu plus saccadée…L’idée est claire, lumineuse dans l’esprit du grand frère ; un sourire s’étire brutalement sur sa figure.
- Mais je te la laisse, si tu veux, t’en rêves depuis si longtemps !
- Amir !
Le cri de Liz s’accompagne d’une buée de sang. Miguel se rattrape de justesse à la barrière, sentant l’arrête de son nez exploser sous le choc. Amir masse ses phalanges endolories par le coup, haletant. Son regard extraordinairement clair croise celui de Liz. Sa poitrine se gonfle une dernière fois, il exhale un long soupir complètement perdu, fait brusquement demi tour et détale en courant, comme une bête affolée.
Liz, estomaquée, s’avance à pas mesurés vers Miguel qui se couvre le visage des deux mains, pestant contre son salaud de frère.
Compulsivement, elle le prend par le bras et s’agrippe à lui. Lui, celui qu’elle a choisi et qu’elle ne lâchera plus.