Abandon
Abandon
Nora traversa la maison vide, souleva le loquet fermant la porte qui la séparait du jardin. Une pellicule de givre recouvrait l’herbe et les bourgeons précoces du pommier. Le froid était lourd, compact. Le lacet de fumée qui s’échappait de la cheminée, au-dessus de la remise, semblait figé lui aussi.
Sam ne leva pas les yeux lorsqu’elle entra et prit place à ses côtés, sur une caisse retournée. Il regardait les flammes ronfler dans le ventre du petit poêle, calmement. Les coupures de journaux qu’il ajoutait régulièrement au festin du brasier se recroquevillaient, mots et photos – Nora distingua le visage de Sam, celui d’avant, sur l’une d’elles - perdaient leur sens et leur forme et disparaissaient avec des crépitements rappelant les murmures d’une foule.
- C’est bien que tu t’en débarrasses, commenta-t-elle.
Sam esquissa un sourire et acquiesça. Il s’étira, et dans la continuité de son mouvement, passa son bras autour des épaules de Nora. Elle inclina la tête sur le côté pour que sa joue frôle la main du jeune homme. Alors elle remarqua la guitare, éventrée sous d’autres cartons. Ses cordes avaient sauté et oscillaient comme les cheveux d’une folle ; ce qui serra la gorge de Nora.
- J’ai peur…
- Il ne faut pas, la rassura Sam en portant à ses lèvres l’une de ses lourdes boucles brunes, qu’il embrassa.
Mais lorsqu’elle voulu l’enlacer à son tour, il la repoussa doucement.
- Plus maintenant, souffla-t-il en se levant de son rocking-chair.
A la dérobée, il lui indiqua d’un geste du menton le coin le plus sombre de la pièce, dans lequel était tapie un homme vêtu de noir. Son sourire satisfait, lorsqu’il agita comme pour la saluer son couteau encore ensanglanté, arracha un sursaut à Nora.
- Alors, c’est parce qu’il est revenu ?balbutia-t-elle, atterrée.
Elle fit mine de se jeter sur l’homme en noir, mais Sam la retint par le bras. Dépitée, elle se rassit et serra dans ses poings le tissu doux de son ample jupe. Sam, sans accorder un regard à l’intrus, traversa la remise et souleva, avec une grimace de douleur, une pile de cahiers de toutes tailles. Il en jeta deux dans les flammes, qui léchèrent goulûment leurs couvertures écornées, et enflèrent pour en réclamer plus, pareilles à d’horribles oisillons affamés. Il livra à leur appétit malsain les centaines de pages noircies par ses mots, allant par intermittences à la fenêtre, passant la tête par son battant entr’ouvert pour inspirer de grandes bouffées d’air. Il avait mal au ventre, là où l’homme l’avait frappé. Il avait du sang sur ses mains et sa chemise, et aurait voulu que ce ne soit qu’une impression. S’il avait arrêté plus tôt, au premier avertissement, peut-être…enfin. Ç’avait été plus fort que lui.
Il aurait pu appeler au secours, de sa fenêtre, il y avait du monde dans la rue voisine, mais il ne le fit pas. Cela n’aurait servi à rien, les passants étaient bien trop occupés. Une grosse cantatrice vêtue de fourrure venait de se faire renverser par une voiture. Son admirateur secret, quelques mètres plus loin, masquait ses larmes derrière son journal. L’automobiliste – un homme au visage saint-bernard, consterné, était sorti et expliquait aux passants qu’il ne l’avait pas vue, occupé qu’il était à éviter la chute d’un pan de mur. En effet, les vieux immeubles aux façades grises, tout le long de la rue, étaient en proie à un monstrueux incendie. Les badauds se désintéressèrent de l’accidentée pour observer, impuissants, l’effondrement d’une partie des bâtiments. Certains passants disparurent dans des vomissures de flammes et de fumée.
En arrière plan, les hautes tours qui piquetaient les collines, tout autour de la ville, se disloquèrent comme les fragiles constructions d’un jeu de massacre. La pluie cessa sans que le soleil reparaisse. La glace fondit mais l’eau ne scintilla pas.
Il y eut tout de même un grondement de tonnerre, ou plutôt une détonation, car toutes les armes parlèrent en même temps et touchèrent leurs cibles. La fête éternelle s’interrompit, les amoureux s’enlacèrent et disparurent dans un coup de vent, atomisés. La vieille femme, enfin, ne s’ennuyait plus,
mais la peau des filles cessa d’être douce.
Sam, la gorge serrée, commença à fredonner. Aussitôt l’inconnu en noir, le fanatique, se redressa, fondit sur lui et le fit taire d’un coup dans l’estomac. Le jeune homme se plia en deux et cracha sur le sol sang et notes, Nora hurla mais il la fit taire d’un battement de paupières.
- Tu ne recommenceras plus, dit l’homme en noir à Sam.
Et Sam fit signe qu’il acceptait. Il avait froid mais se sentait plus léger ; oh, pas comme s’il allait mourir. C’était plutôt une… il s’empêcha de pousser plus loin l’analyse de cette sensation. L’homme en noir le lui avait interdit. L’homme en noir, la première fois, l’avait pris au dépourvu, mais à présent Sam n’avait plus d’excuse. Après tout, son envie de continuer s’amenuisait avec le nombre de feuilles encore préservées du bûcher. Les coups dans son corps et à son âme l’avaient façonné, compressé, évidé.
Son regard veule tomba sur Nora qui, toujours assise, attendait en frissonnant. Autrefois, elle chassait l’homme en noir des pensées de Sam. Quand il arrivait, avec son sourire en couteau, elle se mettait à rayonner, comme une étoile, et le mauvais souvenir disparaissait. Nora aimait Sam et se donnait toute entière à lui quand il en avait besoin. Elle s’adaptait à ses désirs, et lui chuchotait à l’oreille – son haleine à l’odeur de praline – qu’elle était la seule et véritable… Il aurait tant voulu la garder auprès de lui.
- Sam, sanglota Nora, quand il prit le dernier cahier, petit, pour les idées puissantes et soudaines, et le serra contre sa poitrine.
L’homme en noir fit craquer ses doigts, étouffant de ce bruit d’os d’éventuelles suppliques. Sam feuilleta le cahier, lut quelques lignes sans vouloir les comprendre, froissa une feuille, et sèchement, l’arracha. Il la roula dans sa paume et la lança bien au centre du poêle, où elle se consuma presque instantanément. Il répéta son geste et détruisit le cahier d’une manière qu’il abhorrait : mécanique. Son cœur se dégonfla et monta dans sa gorge, sa poitrine s’écrasa, il allait rouler sur le sol, aussi mou qu’une poupée de chiffon, il était si lourd, le décor entama une descente en spirale, s’agrippa à lui, l’entraîna dans sa chute, le précipita dans une réalité dure et froide. Sam gémit, pris de vertige. Le téléphone, une ambulance ! …penser à ces mots lui donna la nausée, il n’aurait désormais plus qu’eux, et leur tonalité morne.
Nora, larme cendrée, se leva et se dirigea vers la porte. Son visage, mélange d’expressions et de traits d’une myriade d’hommes et de femmes, n’était plus un repère. Elle sortit dans le jardin et disparut, emportée par une bourrasque.
La lame tomba sur le sol, la silhouette recourbée de Sam se refléta dans son éclat. L’homme en noir s’avança au milieu de la pièce, parut attendre une réaction de la part du jeune homme – des remerciements ? – en vain.
Il émit un soupir de satisfaction : jamais plus on n'entendrait Sam chanter.
A présent j'espère que vous comprendrez mieux pourquoi je ne retravaillerai pas ce texte, ça reviendrait à le perfectionner sur la forme, mais à détruire son fond, son côté "brut de décoffrage"...