Treize (Les cent discours, n°65 ) - Seconde partie
Treize (Les cent discours, n°65 ) - Première partie
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Rodrigue poussa un grognement rageur.
- Si j’en attrape un, mon cher Pascal, tes Lumières n’y feront rien, je le serinerai pour chaque seconde dans les bras d’Isabelle qu’il m’aura enlevée.
L’entrée la plus proche du Manoir était celle qui donnait sur la rue de Réaumur. Déjà, marauds et va-nu-pieds s’étaient amassés aux postes de guet, intrigués par cette soudaine visite de la Garde parisienne. On dégagea un promontoire pour laisser place au Borgne, ainsi qu’à ses quatre lieutenants, le Doré et Petite Main.
Le chef Coësre siffla entre ses dents, surpris. Plusieurs dizaines d’hommes en armes étaient alignés tout le long du mur, d’un bout à l’autre de la rue de Réaumur. Impassibles, ils n’échangeaient le moindre mot ni avec leurs opposants, ni même entre eux. Pourtant, moqueries et insultes ne tardèrent pas à bourdonner à leur encontre. Quelques fruits pourris vinrent même éclabousser leurs bottes, mais ils se maintinrent dans une troublante immobilité. Le Doré aperçut, derrière les carreaux des fenêtres, les honnêtes sujets assister au spectacle avec autant d’incrédulité que les malandrins.
- Hé bien, que nous voulez-vous, aujourd’hui ?les héla le Borgne, le mépris au bout de lèvres.
Il ne reçut pour toute réponse que le cliquetis des mousquets contre les omoplates de ses interlocuteurs.
- Foutez le camp, si vous n’avez rien à dire !cracha Rodrigue, excédé.
C’est alors que deux rangées de gardes s’écartèrent, ouvrant le passage à un homme qui s’avança seul au pied de la muraille. Sa taille imposante était renforcée par le long manteau qui descendait jusqu’à mi-hauteur de ses bottes de cavalier. Á sa ceinture, il avait un pistolet, sur le canon duquel pianotaient ses doigts gantés de cuir.
Il leva ses prunelles d’argent froid vers le Borgne.
- Es-tu le chef Coësre de la Cour des Miracles ?demanda-t-il calmement.
- En personne, lui renvoya le Borgne. Et toi, qui es-tu ?
- Nicolas Gabriel de la Reynie, Préfet de Police de Paris, premier policier de France…
- … Et matamore !laissa tomber Rodrigue.
Quelques sifflements approbateurs s’envolèrent du côté de la Cour. De la Reynie adressa au lieutenant une grimace évoquant le sourire.
- Dans une minute, traîne-savates, tu ne seras plus aussi enclin aux rodomontades.
- Excuse-le, Préfet, c’est que tu l’as interrompu en plein mariage, notre Goupil, expliqua le Borgne, l’œil de chair aussi fixe que son frère de verre. D’ailleurs, moi aussi, je suis contrarié de m’être fait quérir comme un laquais au milieu de la noce. As-tu une bonne raison de le faire ?
De la Reynie s’éclaircit la gorge.
- Il n’est plus temps de songer au mariage. Je préfère profiter du printemps pour dératiser Paris !
Il éleva brusquement la voix.
- Pouilleux et gueuses, maroufles et catins, mon annonce sera brève, claire et précise : en ce 16 avril de l’an de grâce 1660, j’ordonne que soit évacuée la Cour des Miracles ! J’ai cinq cent hommes en armes postés aux différentes portes de votre sanctuaire, qui n’attendent que mon ordre pour enfoncer les portes ; lorsque j’aurai achevé cette déclaration, ils les démoliront. Vous aurez à partir de cet instant une demie heure pour quitter votre trou. Quand cet intervalle de temps sera écoulé, je ferai brûler vos maisons. Je vous laisse sortir de votre plein gré, ceux qui seront arrêtés seront évidement mis aux fers, mais je promets d’éviter au possible les exécutions. Sous les regards médusés des brigands, il leva un index.
« Cependant, pour ne pas rendre les choses trop ennuyantes, j’ai décidé que les douze derniers qu’on attrapera seront pendus sur le champ.
De la Reynie remit gaillardement le chapeau qu’il tenait jusque là à la main.
- Á l’assaut !
D’un seul coup, les pelotons de gardes s’animèrent. Ils armèrent leurs mousquets, les épaulèrent à l’unisson et envoyèrent vers le ciel une salve qui claqua comme le tonnerre. Deux béliers, portés chacun par huit hommes, furent envoyés contre les portes. Métal et bois s’entrechoquèrent dans une gerbe d’étincelles, le mur trembla sous les pieds d’Alain et de ses compagnons.
- Des torches !hurla quelqu’un. Ils amènent des torches !
- Dieux du ciel, souffla Petite Main, en voyant la lueur des flambeaux rougeoyer, alors que de nouvelles unités surgissaient au coin de la rue.
Alain le Borgne, devinant que De la Reynie ne plaisantait pas, se retourna vers l’intérieur de la Cour.
- Evacuation !rugit-il, de toute la force de ses cordes vocales.
L’écho funeste de son appel se propagea de bouche en bouche, un immense gémissement de désarroi monta entre les murailles.
Un nouveau coup de bélier fit dangereusement vaciller le poste de guet, le Doré retint de justesse Petite Main, qui avait manqué de basculer dans le vide.
- Allons chercher nos femmes !cria-t-il à Rodrigue, que la tournure des évènement laissait pantois.
La voix de son ami tira le cagou de sa torpeur, il se faufila prestement vers l’échelle et se laissa glisser jusqu’à terre. Un troisième assaut de la Garde fendit l’un des battants de la porte. Le Doré et Rodrigue s’élancèrent vers le Manoir. Déjà le peuple de la Cour des Miracles se ruait hors des maisons, parfois à moitié défroqué, et se précipitait vers les sorties, abandonnant logis et biens. Des mères appelaient leur marmaille, des enfants sanglotaient dans les caniveaux.
Rodrigue et le Doré, qui avançaient à contre-courant, furent obligés de raser les murs pour ne pas être bousculés. Ils faillirent se cogner à Renaud, chargé de la garde à l’autre côté de la Cour.
- Ils sont déjà rentrés, chez moi, balbutia-t-il, essoufflé.
- Tudieu, cette fois, c’est la fin ! s’écria Rodrigue en accélérant sa course.
Au Manoir, la cohue avait été générale. Dans le mouvement de panique qui avait suivi l’annonce de l’assaut de la Cour par la Garde, les convives avaient pris leurs jambes à leur cou, renversant au passage les tables chargées de victuailles. Seules quelques femmes attendant leurs maris n’avaient pas déserté les lieux. Rodrigue et le Doré retrouvèrent avec soulagement leurs épouses.
Jacinthe, terrifiée, étreignit son homme de ses bras tremblants.
- Que se passe-t-il, Pascal ? Allons-nous mourir ?
- Pas si nous nous rendons rapidement…
Rodrigue, qui avait plongé le nez dans les cheveux parfumés d’Isabelle, leva la tête.
- Pas question de nous livrer à De la Reynie ! J’ai déjà connu la flétrissure, une fois suffit ! Nous allons fuir par l’entrée préférée de Mathias, dans le petit puits. D’ailleurs, où est notre fils ?demanda-t-il, alarmé, à Isabelle, qui retenait courageusement ses larmes. Mathias ?
Le gamin surgit de sous l’autel, où il avait rampé pour observer de loin la débandade.
- Qu’est-ce qui se passe, Papa ?
- On va devoir partir d’ici, gamin, expliqua Rodrigue, humant l’air avec désespoir, prêt à y sentir les cendres de son foyer. Ne traînons pas.
Prenant l’enfant dans ses bras, il fit quelques pas hors de la cour du Manoir, mais dut aussitôt reculer. La panique était telle que les va-nu-pieds dévalaient la rue en courant, piétinant sans égards ceux qui n’avançaient pas dans leur sens. Aux cris d’horreur se mêlaient les râles de souffrance des malheureux qui avaient trébuché. Un coup de mousquet, à une cinquantaine de mètres, acheva d’installer le désordre, certains furent tout bonnement écrasés contre les murs.
- On va crever comme des cafards, si on passe par là, constata Rodrigue.
- Essayons la porte de derrière, en passant par la sellerie du Manoir, fit le Doré.
Le petit groupe traversa la vaste propriété. Rodrigue, à la vue de tous les butins qui s’amoncelaient dans la demeure du chef Coësre, eut un pincement au cœur en pensant aux pillages dont il ne serait plus l’auteur, mais la victime. Le passage sur lequel ouvrait la porte dérobée était considérablement moins fréquenté. La petite famille s’y engagea sans un mot. De l’autre côté des maisons, dans la rue adjacente, la poudre des mousquets se faisait de plus en plus bavarde.
- Il va quand même falloir traverser une plus grosse artère pour parvenir au puits, déclara sombrement Rodrigue à ses compagnons d’infortune.
- J’veux pas mourir !brailla Mathias en se blottissant contre la poitrine de son père, dont l’échine fut secouée d’un frisson.
- Ça ira… on va traverser un peu plus loin, le gros de la population est déjà aux portes de la Cour, expliqua le Doré, paternel.
Rodrigue lui adressa un regard reconnaissant, avant de tourner à la première voie perpendiculaire qui se présenta. La large rue se déployait à nouveau devant eux, mais les essaims de fuyards étaient moins denses qu’auparavant.
- Pascal, passe le premier. Jacinthe et Isabelle, suivez-le. Je ferme la marche avec Mathias.
Le Doré, en trois bonds, fut sur l’autre rive du torrent humain.
Isabelle et Jacinthe, serrées l’une contre l’autre, passèrent à leur tour sans encombre.
Arrivé au milieu du parcours, Rodrigue heurta de plein fouet un homme à la carrure massive, perdit l’équilibre et s’effondra, laissant Mathias s’échapper de ses bras. Le Doré vint immédiatement à la rescousse du cagou et l’aida à rejoindre le bord de la route. Rodrigue, sonné par le choc –il avait perdu son chapeau -, ne revint à lui qu’à l’appel déchirant d’Isabelle.
- Mathias !
Les deux hommes, effarés, regardèrent à la ronde : l’enfant s’était volatilisé.
- Courez vers le puit, lança Rodrigue à sa femme et sa sœur, on se retrouvera de l’autre côté ! Pascal, aide-moi à le chercher!
Ils parcoururent quelques mètres au petit trot.
- Je ne pense pas qu’il ait continué avec la foule, il en a trop peur, songea tout haut le père de Mathias, dont la voix était légèrement altérée. Il va tenter de rejoindre le puits, lui aussi.
- Prenons une autre ruelle qui mène à la placette, dans ce cas, proposa le Doré.
- Au feu !hurla-t-on, un peu plus loin.
Les deux amis échangèrent un regard mortifié. La Garde allait commencer sa traque des douze candidats à la potence.
La veinule dans laquelle ils se glissèrent était si étroite qu’une semi obscurité étouffante y régnait. Des ordures délaissées y pourrissaient, faisant la joie des rongeurs et autres parasites. Le Doré, enjambant un amas de pelures étoilées de moisissures, se pinça les narines.
- Mes bottes sont définitivement fichues, plaisanta-t-il tristement.
Rodrigue lui répondit par un violent coup d’épaule, qui manqua de lui mettre le nez dans les déchets.
- Attention !
Le Doré sentit l’acier d’une lame siffler tout près de son oreille, et un corps vêtu d’une robe de bure culbuter par-dessus lui. Rodrigue, son poignard légèrement recourbé au poing, passa à son tour et se jeta sur l’inconnu, lui tranchant la gorge avec une redoutable efficacité. L’agonie dura le temps d’un gargouillis. Le cagou retourna le cadavre sur le dos, découvrant l’insigne de pèlerin qui ornait sa poitrine.
- Un coquillard !
- Rodrigue…
Deux hommes, le visage dissimulé sous d’amples capuches, arrivaient d’un côté et de l’autre du passage, toutes armes dehors.
- C’est une embuscade !s’écria le Doré en dégainant sa courte épée.
Chacun fit face à l’adversaire qui accourait de son côté. Les quatre hommes ferraillèrent sans un mot. Les coquillards, mieux armés, acculèrent bientôt leurs proies. Rodrigue, mû par l’énergie du désespoir, se lança au devant du coup de son assaillant et lui ouvrit le ventre d’un revers de sa lame. L’autre lâcha un rugissement bestial en voyant s’échapper ses tripes, mais alors qu’il s’écroulait, il battit l’air de sa dague et trouva la cuisse du Goupil. Le hoquet de surprise arraché à son ami déconcentra le Doré une fraction de seconde.
Le second coquillard, s’engouffrant par la brèche créée dans la défense de l’ancien Frondeur, lui enfonça sa lame en pleine poitrine.
Rodrigue, qui venait d’achever son agresseur, sentit le Doré se raidir, puis devenir aussi flasque qu’une poupée de chiffon et s’affaisser derrière lui. Se ramassant comme un fauve, ignorant la douleur qui traversa alors sa jambe jusqu’au bas de son dos, le Goupil changé en loup bondit sur le deuxième coquillard, qui n’eut pas le temps de dégager sa lame ; le coup qui lui ôta l’âme le décapita presque.
Rodrigue essuya la sueur et la crasse qui lui masquaient la vue. Le Doré, portant la main à sa poitrine, gémit sourdement. Déjà, le sang perlait à ses lèvres. Rodrigue se laissa choir à ses côtés, estomaqué.
- Pascal !
Le Doré lui sourit, l’auréole blonde de ses cheveux était maculée de boue. Ses prunelles se fixèrent sur un point devant lui et se figèrent.
Rodrigue, tenaillé par la nausée, lui ferma les paupières. Il n’avait pas le temps de se recueillir, les bottes des gardes claquaient de plus en plus fort sur les pavés. Les maisons, en brûlant, dégageaient une fumée âcre qui couvrit les yeux du hors-la-loi d’une fine pellicule de larmes. Les mots d’adieu s’étranglèrent au fond de sa gorge. S’appuyant contre le mur, il se hissa debout. La blessure qui lui déchirait la jambe était profonde, Rodrigue croyait entendre chaque fibre, chaque nerf sectionné le supplier de se rasseoir.
- Papa !
Les cercles noirs de ses iris, hagards, s’agrippèrent à la frêle silhouette de Mathias, qui se découpait dans la clarté printanière du jour, au bout du passage. Le cœur au bord des lèvres, Rodrigue boitilla jusqu’à lui. L’enfant, lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques pas, eut un mouvement de recul devant le sang et la saleté qui maculaient son père des chausses à la figure.
- Tu es blessé ?
- Ça va aller, prête-moi ton épaule, que je m’appuie sur toi.
Ils marchèrent. La placette où se trouvait l’issue de leur cavale était heureusement toute proche.
- Où est Pascal ?
Mathias sentit les doigts de son père se crisper sur son épaule.
- Il est mort… Nous sommes tombés dans une embuscade, je te raconterai tout quand nous serons en sécurité.
- Elle va être triste, Jacinthe.
Rodrigue ne répondit pas, mais sa tête se courba un peu plus.
Enfin, ils atteignirent la place couverte de mousse et de lierre. Les derniers fuyards trottinaient fiévreusement vers le puit, en enjambaient la margelle et disparaissaient vers la liberté. De l’intérieur, on aidait les enfants affaiblis par la fuite à franchir le muret. Les mains se tendaient et recevaient les marmots terrifiés avec des paroles de réconfort.
- On y est, soupira Rodrigue, soulagé. Ta mère et Jacinthe sont de l’autre côté.
Prenant Mathias sous les aisselles, il lui déposa un baiser sur le front, laissant sur la peau crémeuse de l’enfant un peu de la fange qui le recouvrait. Les mains s’élevèrent de l’intérieur du puits et attrapèrent le gamin à la taille.
- Allez, petit, c’est fini !
Rodrigue, qui allait lâcher Mathias, le retint au son de cette voix, dont le timbre mielleux l’avait toujours révulsé.
Au fond du puit, Jehan le Chauve lui fit une grimace plus édentée que jamais.
- N’aies crainte, Goupil, j’en prendrai soin.
Rodrigue voulut extirper son fils du trou, mais de fortes poignes le tirèrent brusquement en arrière, lui arrachant son enfant, lui liant les mains derrière le dos. Á grands cris, il se débattit comme un beau diable mais fut promptement immobilisé.
Un jeune soldat aux fines moustaches le toisa de haut en bas et le gratifia d’un sourire triomphant.
- Et de douze !
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