Treize (Les cent discours, n°65 ) - Première partie
La grande Cour des Miracles de Paris, aussi appelée fief d’Alby, possédait son propre argot, en voici quelques exemples que vous croiserez au cours de cette histoire :
Drilles : faux soldats simulant des mutilations reçues au service du roi.
Malingreux : faux malades.
Millards : voleurs à la tire de provisions. C'étaient les pourvoyeurs de la société.
Cagoux ou Ducs : lieutenants du chef Coësre.
Coquillards : faux pèlerins arborant une coquille Saint-Jacques. Prétendument sorciers, ils se spécialisaient dans le vol d'enfants, allant parfois jusqu'à en immoler lors de messes noires.
Chef Coësre : chef de la pègre.
Hubains : porteurs d'un certificat constatant qu'ils avaient été guéris de la rage par l'intercession de saint Hubert.
XIII
C'était comme un nouveau monde, inconnu, inouï, difforme, reptile, fourmillant, fantastique
Victor Hugo,Notre-Dame de Paris (1831)
- A vot’bon cœur, m’sieurs dames ! Un sou pour un p’tit sans parents qu’a froid !
L’enfant tendait sa main malingre et grelottante vers les ceintures des bourgeois poudreux qui pointaient le nez hors de la cathédrale. Il espérait que certains, encore auréolés de ferveur chrétienne, tireraient de leurs poches une piécette qu’ils jetteraient à ses pieds. L’orphelin, un bras recroquevillé contre sa poitrine agitée de frissons, allait et venait sur le vaste parvis de Notre Dame, gémissant, reniflant, circulant d’une ouaille à l’autre. Il nota, contrarié, que même les pires grenouilles de bénitier détournaient la tête lorsqu’elles croisaient ses grands yeux noirs et affamés. Il se secoua alors d’une quinte de toux qui le plia en deux ; rien n’y fit, au contraire, on s’écarta de lui.
L’enfant soupira. Ce n’était décidément pas un bon jour pour les affaires. Les derniers fidèles sortirent et se dispersèrent sur la place, attirés par les appels alléchants des chalands. Un diacre, aidé par des enfants de chœur, poussa la porte principale, ne laissant entr’ouverte que la petite entrée latérale.
L’orphelin descendit lentement les marches jusqu’aux pavés. Sous ses pieds nus, la pierre était tiède. Un soleil printanier déversait ses rayons sur Paris, une brise amicale secouait les bourgeons pour les tirer de leur sommeil. L’enfant trottina le long de la cathédrale, dispersant au passage une assemblée de pigeons gras et roucoulants. Un drille, qui avait traîné ses guêtres jusque là et s’apprêtait apparemment à faire son repas de l’un des ces volatiles, tenta d’attraper le gamin au passage.
- Tu m’as sucré mon dîner, morveux !râla-t-il.
D’une cabriole, le mouflet se déroba et poursuivit sa course. Il traversa la Seine, zigzaguant entre les carrioles et les chaises à porteurs. Les remugles des caniveaux chatouillèrent bientôt ses narines. Midi venait de sonner dans les clochers de la capitale, le cœur de la cité palpitait frénétiquement. Des flots de passants se déversaient sur la chaussée, inondant la moindre ruelle. Profitant du beau temps, on avait ouvert grand les fenêtres. Les fumets les plus variés s’échappaient des échoppes à tire d’aile. Cuir, fromages, poisson, pain tout chaud, teintures, épices, ces effluves se mêlaient aux parfums d’égouts et de bêtes en un écoeurant ballet, faisant tourner de l’œil les femmes de la province. Les citadins, eux, ne s’en formalisaient pas. Les taverniers avaient sorti les tables, les clients faisaient ripaille en plein air, sous les regards envieux des miséreux. Des patrouilles de soldats, rendus zélés par l’arrivée du nouveau préfet de police, les chassaient à grands coups de bottes lorsqu’ils lorgnaient de trop près les victuailles. La foule, cependant, faisait le bonheur des millards. Frôlant à peine les étals, ils enfournaient dans les replis de leurs amples manteaux tout ce qui leur tombait sous la main. De temps à autre, le haro d’un marchand confondait l’un d’eux, qui prenait alors la poudre d’escampette dans l’un des boyaux que seuls les malandrins empruntaient.
L’orphelin, de coutume, se faisait une joie de flâner un peu au travers de ce tumulte, piquant une pomme ici, un biscuit plus loin. Mais ce jour-là, il pressait le pas. Il avait hâte de rentrer chez lui. L’atmosphère avait un je-ne-sais-quoi de désagréable à l’extérieur, malgré l’insouciance apparente des badauds. Et puis, pour une fois, son père serait trop bien disposé pour le corriger parce qu’il n’avait pas ramené un butin suffisant. Aujourd’hui, la liesse était de mise.
L’orphelin bifurqua dans une étrange ruelle ; deux hommes auraient à peine pu la parcourir de front, les encorbellements des maisons efflanquées qui se faisaient face se rejoignaient presque, ne laissant plus transparaître des cieux qu’un fin rayon de saphir. Le passage amorçait une descente en pente douce, qui mena le gamin à une placette dont les pavés moussus entouraient un petit puits. Une partie des façades qui encadraient les lieux était condamnée par un mur de quelques pieds de haut, recouvert de chaux déjà jaunie et parcouru de lierre. Un aveugle, avachi au pied de la paroi, lui fit un petit signe de la main. L’enfant lui répondit par la même, enjamba la margelle du puits et s’y laissa tomber. Pour rentrer chez lui, il y avait une myriade d’entrées, mais celle-ci était sa préférée. Il atteignit sans encombre le faux fond, tâtonna, ouvrit une trappe et se glissa dans le conduit sur lequel elle donnait. Il progressa dans l’obscurité sur une dizaine de pas. Il en avait l’habitude, mais une délicieuse frayeur le taquinait à chaque fois qu’un rat, en le croisant, chatouillait ses mollets. Il atteignit une autre trappe, qu’il poussa au-dessus de sa tête. Il s’extirpa du passage ; enfin, il était chez lui.
L’endroit où il se trouvait était le parfait jumeau de celui qu’il venait de quitter, à l’exception du mur, qui ne lui faisait plus face mais se dressait derrière lui. L’orphelin, essoufflé par sa course, s’assit un instant sur le petit rebord de pierre du puits et laissa le soleil lui caresser les joues. Le tintement d’un éclat de rire le tira de sa torpeur. Il reconnut la voix de sa mère, la demeure familiale était toute proche. Il sauta de son perchoir et galopa dans une nouvelle rue, croisant au passage d’autres gamins qui s’en allaient vers l’extérieur. Il reçut un grand coup de coude sur la tête de la part de l’un d’eux, et déboula en grognant dans la pièce principale d’une petite maison bardée de cordes à linge et de guirlandes de fleurs.
D’un geste, Petite Main, un mendiant aux doigts atrophiés, lui intima de se tenir tranquille. Son père était en grande conversation avec un bougre que l’enfant n’avait jamais vu auparavant. Ils parlaient à voix basse, mais avec l’air grave et force gestes. Le garçon, ne saisissant pas un traître mot du conciliabule, observa les physionomies radicalement différentes des deux interlocuteurs. Son père, appuyé contre la table, écoutait plus qu’il ne parlait. Il n’avait pas encore passé ses habits des grands jours, mais tenait à la main une paire de splendides gants de soie émeraude, qu’il triturait nerveusement. Probablement ceux que sa future épouse lui réclamait depuis plus d’une semaine. Ses iris sombres cerclés d’or, ses traits fins et l’ourlet matois de ses lèvres lui avaient valu le surnom de Goupil. Le physique collait au personnage : Rodrigue Morella était l’un des lieutenants les plus efficaces de la Grande Cour des Miracles.
C’est avec un certain dédain qu’il observait celui qui lui faisait face. L’autre, à voir ses guenilles et sa face couverte de crasse, était de ces malingreux qu’on employait souvent comme informateurs. Les mots fusaient en s’emberlificotant de sa bouche gercée, il paraissait angoissé et pitoyable. Rodrigue, de temps à autre, secouait ou hochait la tête. Quand le faux malade eut achevé son récit, le cagou lissa sa barbiche, les yeux dans le vague.
- Il a bien choisi son jour, ce pendard.
D’un geste, il congédia le visiteur, qui fila sans demander son reste. Puis il s’adressa à Petite Main :
- Va chez Renaud de ma part, dis-lui d’augmenter la garde aux portes de la Cour.
- Qu’est-ce qui se passe, Goupil ?s’enquit l’homme de main.
- Un coquillard a enlevé un gosse de l’extérieur, hier soir.
Petite Main leva les yeux au ciel.
- Le Diable l’emporte ! On avait intérêt à se tenir à carreau, ces jours-ci !
- Que tu dis !
Rodrigue parut alors remarquer la présence de son fils, à qui il tendit les gants.
- Va porter ça à ta mère, Mathias. Dis-lui que je serai de retour dans une heure.
- Je peux venir avec toi ?
Son père fit signe que non, et lui ébouriffa les cheveux.
- Tu es si pouilleux qu’il va te falloir des lustres pour te laver. Commence plutôt à te préparer, aide ta mère et ta tante.
Sur ces mots, Rodrigue mit son chapeau et sortit, Petite Main sur ses pas. L’enfant hésita une seconde à les suivre, mais l’appel de sa mère, à l’étage, le décida à grimper quatre à quatre les escaliers pour la rejoindre.
***
Une rumeur de lutte filtra à travers les vitraux condamnés de la petite chapelle où la clique des coquillards avait élu domicile. Les va-nu-pieds n’étant pas très pieux, les lieux avaient été désertés par les prêtres, et la nef poussiéreuse abritait à présent les faux pèlerins de Saint Jacques de Compostelle, la pire engeance que la Cour des Miracles abritait. Souillant le sanctuaire de leurs rituels nécromants, ils étaient une dizaine à en parcourir les travées au moment où les hommes de Rodrigue avaient fait irruption. Les coquillards s’étaient égayés comme des moineaux affolés, mais on avait attrapé et dûment tabassé les trois plus lents. Le chef du groupe, Jehan le Chauve, avait assisté à la scène sans bouger du prie-Dieu où il était assis. Il abandonna l’air indifférent qu’il affectait lorsque Rodrigue pénétra dans la chapelle, accompagné d’un jeune homme étonnamment blond.
- Salut, Goupil, et salut, le Doré.
Un sourire jaune se dessina sur sa figure veule.
- Les futurs mariés désirent-ils ma bénédiction ?
Rodrigue, sans accorder un regard aux trois pauvres hères qui rampaient dans leurs dents, se campa devant le chef coquillard.
- On m’a dit que t’avais fait des bêtises, cette nuit.
Le rictus de Jehan s’élargit. Ses yeux délavés eurent un pétillement malsain.
- Tu parles du petit angelot ? Mais mon brave Rodrigue, c’est le Destin qui l’a mis sur ma route, je n’ai fait que le suivre !
Excédé par son ton badin, Rodrigue le saisit par le col et le plaqua contre le prie-Dieu.
- Et les ordres du chef Coësre, qu’est-ce que tu en fais ?
- Pardonne moi de les respecter moins que ceux de notre Seigneur…
Le coup de poing de Rodrigue l’envoya rouler sur le sol. D’une talonnade, il fit cracher au coquillard une buée de salive et de sang.
- De la Reynie est sur notre dos, et toi, tu prends nos lois par-dessus la jambe ? Pauvre crétin ! Si ce n’était pas le jour de mon mariage, je t’aurais déjà brisé le cou !
- Ce n’est pas moi qui ai tué les Tardieu dans leur sommeil ! Si toi et les autres cagoux ne savez pas contrôler vos hommes, prenez-vous en à vous-mêmes !
Rodrigue lui fit à nouveau tâter de son pied, lui brisant l’arrête du nez. Jehan glapit de douleur.
- Relâche le mioche que t’as volé, face de rat !
- Ça va pas être possible, hoqueta le Chauve. Ton joli blond marche dessus…
Le Doré laissa échapper un juron et, d’un petit bond sur le côté, s’éloigna du tas de cendres qu’il piétinait. Le Chauve eut un horrible ricanement.
- Ça porte malheur, à ce qu’on dit !
Un frisson d’horreur secoua Rodrigue. Sans crier gare, il fondit sur Jehan, le retourna sur le dos, dégaina le poignard gitan qu’il portait à la ceinture et l’appuya sur la gorge du coquillard.
- Arrête, Rodrigue ! Pas aujourd’hui !s’écria le Doré.
Rodrigue, haletant de fureur, relâcha un peu sa prise, laissant respirer Jehan. Les deux hommes se jaugèrent avec une aversion mutuelle.
- Je ne comprends pas qu’on accepte les pourceaux de ton espèce parmi nous, siffla le Goupil.
Il cracha à la figure de Jehan et se releva. Un instant, seuls les ahanements des coquillards troublèrent le sinistre silence de l’édifice.
- Je rapporterai ce que tu as fait au Chef Coësre. Tu as intérêt à te tenir à carreau… et je te conseille de ne pas te trouver sur mon chemin, ces prochains temps, prévint-il sans plus daigner accorder un regard au faux pèlerin.
D’un signe de tête, il invita ses hommes à le suivre au dehors. Le Doré, en s’en allant, jeta un œil aux coquillards par-dessus son épaule et sentit sa gorge se nouer. Le sourire sanguinolent de Jehan avait quelque chose de carnassier…
Une fois sortis, les brigands de Rodrigue s’en retournèrent à leurs occupations, se coulant dans l’ombre avec une discrétion vipérine. Seul le Doré resta avec son compagnon, qui retrouvait son calme tant bien que mal.
- Quand les festivités seront derrière nous, je m’arrangerai pour que cette punaise disparaisse, murmura-t-il, les mâchoires crispées.
Comme le Doré ne pipait mot, il cligna de l’œil.
- Ça ne te plaît pas, hein ?
L’autre secoua la tête.
- Je ne dis pas que Jehan ne méritait pas d’être puni, mais ce sont là des méthodes de sauvage, que tu as employées.
- Je ne fais effectivement pas preuve d’un comportement de gentilhomme, convint Rodrigue, l’air plus chafouin que jamais.
- Tu l’as humilié, il essaiera probablement de se venger.
- Je le ferai exécuter avant que l’idée lui vienne, l’interrompit le Goupil sur un ton plaisant. Mais je comprends ce qui te taraude. Malheureusement, je suis bel et bien un mécréant de la pire espèce.
Il posa sa main sur l’épaule de son ami.
- Toi, Pascal, tu n’es pas un gibier de potence. C’est ce qui te différencie de la majorité des habitants de la Cour des Miracles. Et c’est aussi pour ça que je t’apprécie, tu apportes un peu de tempérance à mon commandement, et tu feras de même pour mon fils. Il t’adore déjà ! Nous en ferons, toi et moi, le meilleur cagou que la Cour ait connu. Peut-être même un chef Coësre !
- Je serai peut être parti, d’ici à ce qu’il soit en âge d’y parvenir.
Rodrigue éclata d’un rire franc.
- Le Roi Louis a l’air plutôt bien installé, tu ne trouves pas ? Tant qu’il y aura un Bourbon sur le trône, on haïra les Frondeurs. Je pense, en plus, qu’une fois uni à Jacinthe, l’envie de t’en aller te quittera définitivement.
Le Doré rit un peu jaune. Rodrigue avait beau l’aimer comme un frère, il ne s’était pas moins assuré de sa fidélité en lui donnant la main de sa sœur.
Les deux hommes, tout en devisant, s’étaient enfoncés dans un entrelacs d’étroites ruelles. Délaissées par la maréchaussée, certaines étaient grêlées de nids de poule. D’autres avaient été dépouillées de leurs pavés ; on marchait alors dans une indéfinissable mélasse de boue et de déchets.
- Hé bien, heureusement que nous n’avons pas encore passé nos chausses d’apparat !constata le Doré en sentant la salissure durcir sur ses souliers.
Il leva le nez, se désintéressant du caniveau. Entre les toits du passage que les deux hommes empruntaient, on avait étendu de grands lés de toile, qui tamisaient la lumière du soleil, évitant ainsi que les odeurs pestilentielles s’évaporent trop. Les pans de tissu ondulaient et claquaient dans le vent tiède.
- C’est un beau jour pour se marier.
- Il aurait pu être meilleur, rectifia le Doré. Tout le monde est sur ses gardes.
- Comme toujours.
- Plus que jamais ! Nul ne sait encore ce que vaut ce De la Reynie, en face de nous.
Rodrigue haussa les épaules.
- Allons bon, pourquoi celui-ci serait-il plus fort qu’un autre ? Plus personne de l’extérieur, pas même les lapins-ferrés, ne pointe son nez ici. Quand j’étais tout gamin, notre bon Roi avait tenté de faire passer une route à travers la Cour. Les ouvriers furent massacrés un par un –il claqua des doigts – depuis, plus rien. Les affaires deviendront peut être plus difficiles de l’autre côté des murs, avec le nouveau préfet, mais nous conserverons notre territoire… Assez parlé de choses sinistres ! Hâtons le pas et préparons-nous pour les noces !
***
Une jeune femme, dans un bruissement d’étoffe vaporeuse, fouillait les tiroirs d’une commode trapue. Elle ponctua d’une exclamation de triomphe sa découverte de deux petits coffrets.
- Je les ai, Isabelle !
- Montre-moi, la pressa sa compagne, assise devant un miroir.
D’une main experte, elle piquait d’épingles les épais rubans de ses cheveux noirs, pour les faire tenir en un chignon audacieux. Elle imbiba d’huile de lavande le bout de ses doigts et fixa les dernières mèches échappées de sa coiffure. Elle regarda de biais le contenu des écrins. Deux parures, l’une composée d’émeraudes, l’autre de rubis, y reposaient. Elle haussa les sourcils, subjuguée par la beauté des bijoux.
- Si ceux-là n’appartenaient pas à une princesse ! Ils sont splendides !
- Je pense que l’émeraude te siérait mieux, suggéra son amie. Elle ira à merveille avec tes yeux.
- Soit, à toi les rubis.
Isabelle, euphorique, fit jouer la lumière sur les facettes de ses pierreries.
- Oh, Jacinthe, nous allons toutes les rendre jalouses…
- Et nos hommes fous de nous, renchérit la promise du Doré, en ajustant le voile translucide qui recouvrait chastement ses cheveux. Mathias, tu peux de nouveau entrer !
Comme s’il était resté juste derrière la porte, le temps que les femmes s’habillent, le gamin fut dans la pièce en un clin d’œil. Il fit des yeux grands comme des soucoupes à la vue de sa mère et de sa tante, qu’il avait coutume de côtoyer en tablier, échevelées et canailles. Il rougit violement, ce qui déclencha l’hilarité de Jacinthe.
- Ne reste pas la bouche ouverte, mon chéri, le somma Isabelle. Va dire que nous sommes prêtes à partir.
Jacinthe et Isabelle descendaient juste dans la pièce principale de la demeure des Morella, lorsque les tambourins et les grelots s’agitèrent au dehors. Amies et proches s’étaient rassemblées devant l’entrée, et appelaient les deux futures mariées. Toutes avaient revêtu leurs plus luxueux atours, toilettes laissées à l’abandon par des marquises, vêtements de danseuses égyptiennes et, pour les moins chanceuses, des jupons neufs. Les héroïnes de la fête sortirent sous les hourras ; leurs robes, éclatantes explosions de vert et de rouge, les ceintures d’astrakan qui leur faisaient des tailles d’enfants, ainsi que leurs fastueuses parures, arrachèrent aux spectatrices des soupirs d’envie. Aux fenêtres, les voisins applaudirent aussi.
On entama la marche. Le cortège des femmes devait traverser une bonne partie de la Cour, jusqu’au Manoir du chef Coësre, où seraient célébrées les épousailles. Pierreries et breloques étincelaient dans les rayons du soleil. Surgissant des porches ombragés, de nouvelles arrivantes joignaient au groupe leurs voix et leurs tenues chamarrées. Des fillettes portant de gros paniers d’osier récoltaient les menus présents offerts par ceux qui assistaient au défilé : fruits, petits sacs d’épices et gâteaux. Jacinthe remerciait chacun d’un signe de la main ou d’un sourire, demandant son nom à l’un, échangeant quelques mots avec l’autre. Elle savait que ces offrandes étaient avant tout un moyen de s’attirer la grâce des Morella, et sentait non sans fierté la déférence dans les courbettes.
La troupe chemina dans un joyeux vacarme jusqu’aux portes du Manoir. L’imposante demeure du chef Coësre était un ancien hôtel particulier. Bien que passablement délabrée, la bâtisse n’était pas moins la plus grande de la Cour des Miracles.
- Les épouses sont arrivées !clamèrent les femmes.
Les lourdes portes de chêne s’ouvrirent avec un grincement pompeux sur la cour intérieure, au sein de laquelle on allait célébrer la fête. On avait tapissé de toiles bigarrées les murs noirs et humides, débarrassé l’espace des débris qui s’y amassaient durant l’année, lavé à grande eau les dalles de pierre. Des tables étaient disposées sur tout le côté gauche de l’endroit, fruits et cochonnailles s’y amoncelaient déjà. Des adolescents empilaient des caisses de vins et de bière contre un mur, d’autres montaient la broche à rôtir au-dessus de fagots de bois prêts à être embrasés. Au fond de la cour, sous une treille chargée de liserons précoces, était installé l’autel de fortune. Epouses et accompagnatrices furent accueillie par la clameur joviale des hommes. Le Doré et Rodrigue étaient encore dans le Manoir, où ils réglaient les derniers détails de la cérémonie. Rodrigue, païen, serait marié par le chef Coësre, mais on avait fait quérir un hubain un peu prêtre pour unir le Doré et Jacinthe.
Les convives alignèrent les bancs, de sortent à former une allée centrale menant à l’autel. Plus tard, on dégagerait les lieux pour laisser place aux danseurs. Les musiciens accordèrent leurs instruments.
Jacinthe et Isabelle, aux bras des témoins, attendaient à l’écart. Jacinthe, encore toute jeune, se balançait d’un pied sur l’autre sans pouvoir contenir son impatience. Isabelle, plus âgée de quelques années, lui enviait son insouciance. La promise de Pascal le Doré était respectée depuis sa plus tendre enfance en raison de la famille à laquelle elle appartenait. Jamais elle n’avait eu à lutter bec et ongles pour être acceptée, du moins tolérée par la caste dirigeante de la Cour des Miracles. Isabelle, elle n’avait été à une époque qu’une fille de petite vertu, préférée aux autres par Rodrigue lorsqu’il était encore souteneur, longtemps maîtresse, engrossée et cachée à la première femme de son futur époux. Á chaque pas qu’elle avait fait, au cours de la procession, elle avait redouté l’instant fatidique où un quolibet rappellerait à la foule son ancienne condition. Rodrigue, elle le savait, avait donné ses ordres. Contrairement à la tradition, qui voulait qu’on organise à l’occasion des remariages un charivari, défilé carnavalesque et moqueur, le lieutenant avait exigé qu’on célèbre son union avec Isabelle comme la première. L’ancienne catin était néanmoins consciente de la fragilité du pouvoir de l’homme qu’elle aimait. L’autorité du Goupil ne serait jamais capable de coudre les bouches.
Toutefois, à présent qu’elle se trouvait dans le Manoir, l’inquiétude d’Isabelle s’atténuait. Une fois la cérémonie finie, son statut serait définitivement officialisé.
La petite assemblée se tut. Rodrigue et Pascal, précédant le chef Coësre et le prêtre improvisé, sortirent du bâtiment et rejoignirent l’autel. Tandis que Rodrigue était vêtu d’un pourpoint et d’une veste de velours noir, ainsi que d’une coiffe ornée d’une élégante plume mauve, le Doré avait passé une livrée bleu nuit, ainsi qu’une paire de bottes presque neuves, seul souvenir qui lui restait de sa vie d’antan. Le chef Coësre, Alain le Borgne, avait serti son plus bel œil de verre pour l’occasion. Sa crinière rousse était nouée sur sa nuque, sa carrure léonine engoncée dans un luxueux ensemble purpurin.
- Á croire que c’est le Diable qui te marie, Rodrigue !chuchota le Doré à son ami, qui parut ravi de la comparaison.
Le hubain, solennellement surmonté d’une extravagante mitre, annonça le début de la cérémonie. Jacinthe et Isabelle gagnèrent à leur tour l’autel. Le Doré, pudique, se contenta de frôler la taille de sa future. Rodrigue, avec enthousiasme, déposa un baiser sur les lèvres d’Isabelle.
- Le moment d’embrasser la mariée n’est pas encore venu ! s’exclama le Borgne.
- Allons bon, il n’a pas attendu la noce pour lui faire un enfant, lança un invité.
Au sourire félin par lequel Rodrigue répondit à la boutade, le Doré devina que ce serait probablement le dernier coup d’éclat du plaisantin.
Le chef Coësre entama un petit discours, le hubain marmonna un souvenir d’homélie. L’échange des consentements se fit d’une seule voix, les deux couples s’enlacèrent sous les acclamations. Les violonistes levèrent l’archer, les danseurs le talon…
Un cri d’alarme s’éleva au dessus du tintamarre.
- Alerte ! La police est à nos portes !
Un faux estropié, sa jambe de bois dans la main, venait de débouler dans la cour. Fendant la foule, il s’écroula presque sur l’autel.
- Hé bien, s’enquit Rodrigue, contrarié, que t’arrive-t-il ?
- La garde… plusieurs bataillons, aux grandes entrées, alignés !
L’homme, à peine conscient de troubler les festivités, roulait des yeux apeurés. Le Doré lui tendit un peu de vin de messe, que l’autre but d’un trait.
- Ils te demandent, Alain !
- La peste les emporte !tonna le chef Coësre.
Il déboutonna le col de sa tenue, libéra ses cheveux flamboyants et fit une révérence aux jeunes mariées.
- Mesdames, pardonnez-moi de vous enlever vos époux, ainsi que tous mes hommes présents ici, mais il semble que la Garde nous en veuille de ne pas avoir été conviée à la fête.
Laissant à peine le temps pour Rodrigue et Pascal de se séparer de leurs femmes, il se précipita hors du Manoir.
Pour la suite, c'est ici:
Treize (Les cent discours, n°65 ) - Seconde partie