Disparitions - II. Curieuses sensations de vide

Publié le par Spark

Suite de la fiction inspirée par l'univers des "Experts: Las Vegas"!

 

- Bon. Sur le plan de travail, on a les pièces trouvées aujourd’hui dans l’affaire des deux clochards : une chaussure, une paille, un ticket pour un menu supersize, seuls éléments qu’on a pu juger dignes d’intérêt. Dans la centrifugeuse, un échantillon de peau presque calcinée prélevé sur un autre cadavre qu’on nous a refilé hier. C’est moi qui bossais dessus, les résultats seront prêts dans deux heures, et ils seront donnés à l’équipe de jour, l’affaire n’est pas fondamentalement urgente.

Les bras croisés, un léger sourire aux lèvres, Sara laissa un Greg plus ébouriffé que jamais marmotter cette énumération. Le jeune homme finit par s’interrompre, incrédule.

- Quelque chose t’amuse ?

- Oh, je me disais en te regardant que j’avais devant moi la plus parfaite illustration de l’expression tombé du nid.

- Très drôle. J’aurais bien aimé voir ta tête, après un réveil comme le mien, rétorqua-t-il, ravi, avant de poursuivre plus sérieusement :

«  Je ne pense pas que l’une de ces affaires ait posé problème. Hodges venait à peine de s’y attaquer.

Sara, songeuse, retraça de l’index le dessin de ses sourcils.

- Tu m’as dit qu’il t’avait proposé d’échanger vos postes, c’est ça ? Il était prévu qu’il soit de garde le jour, mais il a préféré permuter avec toi à titre exceptionnel. T’a-t-il précisé pourquoi ?

Greg fit signe que non.

- Il me l’a demandé avant-hier, ce changement. Tu penses que ça a un rapport avec sa disparition ?

Sara haussa les épaules, indécise :

- Peut-être… qu’est-ce qui pourrait lui avoir pris la journée ? Un rendez-vous chez le médecin ?

- … Ou avec une femme ? suggéra Greg, s’étonnant lui-même de ses propres paroles.

- J’ai du mal à imaginer Hodges modifiant ses horaires de service pour aller à un rencard. Et en plus, on fait plutôt ça aux heures de repas, ou le soir, non ? Ça ne prend pas toute une journée.

- Qui sait, il prévoyait peut être que la nuit précédente serait longue, et voulait récupérer un peu avant de se remettre au boulot, supposa le laborantin, toujours plein d’imagination lorsqu’il évoquait la bagatelle.

Les deux scientifiques se regardèrent, puis firent des grimaces dégoûtées.

- Ok, revenons à l’hypothèse du rendez-vous chez le médecin, des images traumatisantes affluent  dans ma tête ! conclut Greg, hilare.

Sara prit son portable et composa un numéro.

- J’appelle Nick et Warrick, pour qu’ils concentrent leurs recherches sur l’emploi du temps d’Hodges.

 

***

 

            Un gros nuage masqua la Lune, l’ombre bruissante d’une branche cessa de glisser sur le cadre en verre de l’aquarelle que regardait Warrick Brown. Il se tenait debout dans un confortable petit salon de célibataire soigné : écran plat, meubles dépoussiérés régulièrement, minibar, yuccas et copies d’œuvres de maîtres contemporains sur les murs. Le reste de l’appartement, situé au premier étage d’un petit immeuble cossu, était de la même trempe.

Le policier effeuilla une pile de prospectus laissés sur la table basse, puis quelques revues ; programme télé, magazines scientifiques, hors-série d’un mensuel historique… L’examen fut rapide. Il passa dans la chambre attenante, que Nick sondait déjà. Les draps du lit double étaient faits, rien ne semblait avoir été dérangé outre mesure sur le bureau envahi de feuillets, de manuels de biochimie et de brouillons noircis de notes. Nick tendit l’un d’eux à son coéquipier, qui survola rapidement l’écriture fine et serrée.

- On dirait qu’Hodges nous préparait un joli petit article !commenta-t-il. Entre ça et le boulot, il n’a pas beaucoup de temps pour se changer les idées…

Il jeta un regard circulaire à la chambre. Une porte fenêtre donnait sur la terrasse, où s’alignaient plusieurs bonzaïs caressés par la brise nocturne. Sur un guéridon trônait une petite plante carnivore, dont les feuilles grasses dissimulaient des poches remplies d’un nectar suave, mais mortellement gluant pour les insectes téméraires. Par l’embrasure de la porte qui menait à la salle de bains, on pouvait apercevoir trois petits cactus sur l’étagère à pharmacie. L’un d’eux était en pleine floraison ; ses gros boutons avaient éclaté et l’affublaient d’un couvre-chef jaune vif. Warrick prit sur la table de chevet un petit livre consacré aux plantes exotiques.

- Nous avions déjà un zoologue amateur avec Grissom, voilà l’horticulteur !

Nick esquissa un sourire, mais celui-ci vira rapidement à la moue :

- J’ai vraiment l’impression qu’on perd notre temps. Hodges n’est visiblement pas passé ici cette nuit, en tous cas il ne s’y est pas fait agresser. C’est dingue, même quand ce type disparaît, il est ennuyant.

La sonnerie de son portable tintinnabula. Nick décrocha, échangea quelques mots avec son interlocuteur puis mit fin à la conversation.

- C’était Sara. Elle et Greg non plus n’ont rien à se mettre sous la dent, alors ils nous demandent de ramener tout ce qu’on pourrait trouver concernant son emploi du temps de la journée. Apparemment, il avait échangé son service avec Greg, ce qui laisse supposer qu’il avait une bonne raison de le faire.

- Il n’y a ni calendrier, ni post-it sur le frigo. Si Hodges avait quelque chose de prévu aujourd’hui, c’est sûrement inscrit sur son palm – lequel est sûrement sur lui-, ou là-dedans.

Il désigna du menton l’ordinateur portable du disparu.

- Il est protégé par un mot de passe, bien sûr. On l’emmènera au labo pour que les techniciens règlent le problème.

- Tant qu’à faire, on peut aussi prendre le tas de cartes de visite, sur la commode de l’entrée, ajouta Nick, en mettant ces dernières dans un petit sachet plastique. Certaines datent de mathusalem, mais d’autres pourront être plus parlantes… Warrick, plus j’y pense, et plus je me dis qu’il n’est rien arrivé à Hodges.

- Je n’en suis pas aussi sûr que toi. Tu sais, les pires trucs arrivent parfois à des gens qui ont une vie tout ce qu’il y a de plus banal, et qui ne dérangent personne. Hodges est peut-être quelqu’un de paisible, mais il peut arriver à n’importe qui de trouver un malade sur son chemin. Et à Vegas, des tarés, il y en a beaucoup…

 

 

***

 

            Catherine regretta de ne pas avoir emmené sa veste avec elle. Un vent frais, annonciateur de dépression, s’était brusquement levé, et lui donnait presque la chair de poule. Elle avait accompagné Grissom au fast-food du coin, et discutait en terrasse avec une serveuse du nom de Marla. Cette dernière, longue et maigre, déjà fanée, était le type même de la fille débarquée à Vegas en quête d’argent et de célébrité, mais laissée par la gloire sur le bas côté de la route. Tout en répondant aux questions des deux policiers, elle compulsait entre ses doigts fins son bloc de commandes. Elle n’avait que peu de temps à leur consacrer. Même à cette heure avancée de la nuit les clients étaient nombreux ; la ville, dont les casinos étaient toujours ouverts, ne dormait jamais.

Elle reconnut Hodges sur la photographie que lui présenta Grissom.

- Ah, oui, lui, il vient souvent, mais c’est rare qu’il s’attarde ici pour manger. Il commande et emporte.

- Est-il passé cette nuit ?

La serveuse opina aussitôt.

- Oui, il a pris un sandwiche parisien et une bouteille de pétillante, je crois. C’était il y a quelques heures à peine… -elle fit enfin le lien entre la conversation et les badges de la police que lui avaient présenté les deux visiteurs. – Il lui est arrivé quelque chose ?

- C’est ce que nous essayons de savoir, répondit simplement Catherine. Etait-il seul ?

- Mmh, oui, mais tenez, il est reparti en voiture.

Grissom haussa un sourcil.

- En voiture ?

- Oui ! poursuivit Marla, toute heureuse d’être en mesure de fournir une information. Je ne sais pas s’il est venu comme ça, mais je l’ai vu monter dans une auto garée en double file, par là-bas.

Elle désigna de l’index un point à une quinzaine de mètres.

- Une bagnole quelconque, gris métal, peut être bleue, je ne sais plus.

Catherine et Grissom échangèrent un regard.

Hodges conduisait une Ford blanche.

- Merci pour votre aide, conclut le chef de l’équipe de nuit. Voilà ma carte, n’hésitez pas à me contacter si quelque chose d’autre vous revient ultérieurement.

Marla, impressionnée, lui serra la main.

- J’espère que personne ne lui a fait de mal, murmura-t-elle.

- Nous aussi, mademoiselle… nous aussi.

La neutralité du ton de Grissom avait quelque chose de très sinistre.

Une fois qu’ils se furent éloignés du restaurant, les langues des deux collègues se délièrent.

- Bon, nous sommes sûrs qu’il a été enlevé, à présent.

- … C’est l’hypothèse la plus solide, rectifia Grissom. Hodges peut être monté de plein gré dans la voiture.

- Et avoir planté le travail sans prévenir personne ?

- En effet, la situation est pour le moins étrange.

Grissom leva la tête. Les nuages étaient de plus en plus nombreux. Les scintillements des étoiles devenaient timides, dans l’encre pâlissante du ciel ; on approchait de l’aube.

 

            Lorsqu’ils revinrent au laboratoire, Warrick et Nick n’étaient pas encore rentrés. Greg et Sara avaient repris le travail laissé en plan par le disparu, l’une cherchant comment prendre des empreintes sur le ticket de caisse sans l’abîmer, l’autre prélevant du bout de son coton-tige d’éventuelles traces de salive sur la paroi intérieure de la paille extraite de la chaussure à semelle épaisse.

Willows relata leur entretien avec Marla, ce qui eut pour effet de refroidir considérablement l’atmosphère.

- Alors il a vraiment été enlevé, lâcha Greg, estomaqué.

Sauf exceptions, il s’était toujours senti en sécurité, dans les locaux de la police et aux alentours. La confirmation qu’Hodges avait disparu à deux pas de là venait ébranler cette impression sans ménagements.

- Le plus embêtant est qu’on n’a rien, pour le moment. Pas la moindre petite piste, renchérit sombrement Sara.

- Attendons le retour de Nick et Warrick, tempéra Catherine. Tâchez de vous concentrer sur les autres affaires, pour patienter.

-… ce qui consiste à ronger notre frein pendant que les machines font leur boulot, signala Greg, qui fermait une éprouvette et la glissa dans la centrifugeuse.

- Rien n’est moins sûr, les coupa Grissom, après avoir consulté son téléphone. Brass me signale qu’il est sur les lieux d’un crime et a besoin d’un coup de main. C’est au Circus Circus, et ça a l’air plutôt original. Comme Sara n’a pas fini avec le ticket, vous vous y collez et vous emmenez Greg, Catherine.

 

 

07h30

 

            Il poussa un hurlement qui déchira l’aurore, en tombant dans le vide. Sa chute vertigineuse ne dura que quelques secondes, le sol se rapprocha à une vitesse affolante, ne laissant pas le temps au plongeur de voir sa vie défiler devant ses yeux, comme l’aurait voulu une légende rassurante. Le vent sifflait, vrillant ses tympans. Les mille bouches de la foule formèrent des « O » impressionnés.

L’élastique se tendit brusquement, retenant l’homme à deux mètres du sol, et le projetant à nouveau vers le ciel. Le sauteur riait de peur et de joie, il venait d’entrevoir le disque rouge du soleil qui se découpait entre deux immeubles.

En haut du pylône, les techniciens préparaient déjà le client suivant. Faire le grand plongeon à toute heure de la journée était l’une des attractions phares du Circus Circus, seul casino à vocation familiale de Las Vegas. Les nouveaux venus étaient donc accueillis par les  cris terrifiés de ceux qui s’élançaient dans le vide à quelques dizaines de mètres de l’entrée principale.

- Tu as déjà essayé ça, Catherine ? demanda Greg, le nez en l’air, un large sourire aux lèvres. 

- Non, et j’avoue que l’envie n’est pas près de me prendre.

La policière, à l’inverse de son compagnon, examinait le sol.

- Je ne vois pas l’ombre d’un cadavre, constata-t-elle.

- C’est normal, madame, il est à l’arrière du bâtiment.

Le grand blond qui venait de dire à voix basse ces quelques mots lui donna une poignée de main. Il portait au revers de sa veste une broche représentant le logo du casino.

- Bonjour, chère madame. Je m’appelle Ted Garrigan, adjoint chargé des relations avec la ville.

Ses manières étaient affables, mais la tension dans ses mâchoires trahissait sa nervosité.

- Si vous voulez bien me suivre…

Il les mena hors de la foule, et les invita à longer le casino du côté des entrepôts, loin de la rue.

- C’est un commis de cuisine qui l’a découvert, en sortant les poubelles, raconta-t-il, un peu plus fort, quand il ne craignit plus d’être entendu. Heureusement que le grand public n’emprunte pas ce chemin mal éclairé, la nuit. Quel scandale si le corps avait été trouvé par un client !

- Vous-même l’avez vu ? s’enquit Catherine, toujours agacée quand on se souciait plus d’un chiffre d’affaires que d’un mort.

- Oh oui…

Garrigan dégoûté, fut pris d’un spasme de mauvais augure.

Ils trouvèrent Jim Brass et deux de ses hommes au pied d’un mur de brique nue, à la sortie des cuisines. Greg, en apercevant le cadavre, sentit le souffle lui manquer.

C’était un homme, ou du moins il en avait la carrure. Du reste, il était permis de douter de tout. Plusieurs coups avaient démoli son crâne, agglutinant ses cheveux noirs autour des plaies en paquets sanglants. Son visage, passé à la moulinette, n’avait plus d’humain que sa bouche, béant dans un ultime râle. Ses yeux avaient été pochés, son nez brisé. Ses mains n’étaient plus que des amas de chair difformes.

- Mon Dieu, souffla Catherine, et Greg prit une jolie teinte grise.  

- Il a été ligoté avec un élastique usagé du Circus Circus, comme vous pouvez le voir il s’en est partiellement libéré mais a encore les jambes entravées. D’après la traînée de sang qu’il a laissée, tout porte à croire qu’il a rampé du terrain vague voisin jusqu’au casino, peut-être pour chercher de l’aide. Malheureusement pour lui, personne n’a entendu ses appels, récapitula Brass, dont le petit-déjeuner avait visiblement du mal à passer. 

- J’imagine que vous n’avez pas réussi à l’identifier de visu…

- Tout juste, Catherine. Et qui plus est, il n’a pas de papiers. D’après ses frusques, c’est un sans-abri.

En effet, la victime était vêtue d’un large manteau dont le velours côtelé était pelé et rapiécé à plusieurs endroits, d’un pantalon de survêtement tout aussi usé et de vieilles bottes de caoutchouc. Ses nombreuses poches étaient vides.

- Ça veut dire que personne ne viendra l’identifier, se rassura Catherine.

Ç’aurait été affreusement dur d’assister à la reconnaissance par un proche d’un visage aussi mutilé que celui de cet inconnu. Pour autant, la nouvelle n’était pas entièrement réjouissante. Le fait qu’il soit impossible de trouver le nom de la victime pouvait aussi être synonyme d’un abandon rapide de l’enquête et d’un classement sans suite, cela malgré la sauvagerie du meurtre.

Greg donna à l’enquête une perspective plus optimiste quelques minutes plus tard. Les deux agents, après avoir prélevé des échantillons de sang et des empruntes sur l’élastique qui garrottait le malheureux, s’étaient déplacés sur le terrain vague que leur avait indiqué Brass. Il s’agissait en fait d’une surface terrassée quelques mois auparavant en vue de construire un nouveau bâtiment, mais les opérations avaient été interrompues provisoirement par manque de crédits. En attendant, on l’avait transformée en décharge : des carcasses de voitures, de vieux téléviseurs et des caddies remplis de meubles miteux s’y amoncelaient.

Alors que Greg fouillait les ordures à grand renfort de gestes parcimonieux, et que Catherine passait au peigne fin la zone où débutait la tache de sang, le jeune homme interpella sa camarade.

- Je crois que j’ai quelque chose !

Il brandissait, pincé entre son pouce et son index, un objet métallique couvert de sang.

- L’arme du crime ?

- Du moins celle qui a permis d’arranger le portrait de la victime.

Il revint vers sa mallette et plaça le coup de poing américain dans une pochette plastique.

- Tu sais, on va peut être pouvoir relier l’affaire à une autre. Deux clodos ont été trouvés hier après-midi dans une baraque abandonnée, à peu près dans le même état. J’y ai pensé tout de suite en voyant ce macchabée. Si on relève des similitudes, et qu’on arrive à prouver que c’est le même assassin…

- … alors on aura sur les bras une affaire de serial killer, et la direction nous laissera toute latitude pour poursuivre l’enquête, termina Catherine, ragaillardie.

- Il faut absolument qu’on obtienne l’ADN du tueur sur les deux scènes de crime pour établir concrètement le lien, quitte à retourner le moindre grain de sable !

Catherine posa un regard presque maternel sur lui. Greg comprit qu’elle était surprise par son sérieux et se passa la main dans les cheveux, embarrassé.

- C’est mon troisième cadavre de ce genre en vingt-quatre heures. J’avoue ne pas encore être habitué…

- Tu sais bien qu’on ne s’y fait jamais.

Et puis, Catherine le savait, Greg avait surtout besoin de repos. Depuis qu’il était devenu agent sur le terrain, son rythme de travail s’était intensifié, et il enchaînait depuis quelques temps les heures supplémentaires. Si un agent rodé pouvait supporter sans broncher ce genre de contraintes, les jeunes recrues, elles, subissaient de plein fouet la fatigue physique et morale qu’impliquaient les heures passées à rechercher des indices, parfois inexistants, sur des scènes de crimes plus ou moins glauques.

- Ça va aller, Greg ?

- Bien sûr que oui, répondit le jeune homme, un peu bourru.

Malgré lui, sa gorge se serrait. Hodges était introuvable, les cadavres s’accumulaient, l’atmosphère fiévreuse de Vegas se chargeait d’un parfum de mort -  à croire que le soleil ne s’était pas vraiment levé…

 

 

 

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