Archipel (IV)

Publié le par Spark

Tensions diplomatiques

 

                           Caem s’arrêta devant la porte, toqua deux fois sans obtenir de réponse. Il n’eut qu’à pousser le battant pour entrer, le verrou n’étant pas tiré. Doucement, il referma derrière lui et plissa aussitôt les narines. L’atmosphère, viciée par le manque d’aération, avait cristallisé toutes les mauvaises odeurs. Le visiteur posa le sac qu’il portait dans un coin de l’entrée, enleva son grand manteau ainsi que son écharpe, et appela :

- Agate ?

Un grognement féminin lui répondit du bout du couloir. Caem s’y avança à l’aveuglette, enjambant précautionneusement des piles de livres et des cartons d’archives disposés sur le sol dans l’anarchie la plus totale. Il gagna la petite chambre qui servait de bureau à l’occupante de l’appartement et s’arrêta sur le pas de la porte pour contempler le spectacle. Le jour déjà bien avancé diluait sa lumière à travers les persiennes ; une brume de poussière dansait dans les rayons, puis allait se déposer sur les couvertures de volumineux ouvrages et de liasses de papier racorni. D’autres feuilles, en meilleur état, étaient noircies de notes et de schémas alambiqués ; à mesure que l’on approchait du pupitre où travaillait Agate, leur nombre augmentait. Caem extirpa du fatras une figurine en bois représentant une petite fille vêtue d’une ample robe, et la posa plus en évidence sur le plan de travail, sans obtenir de réaction de la part d’Agate. Á vrai dire, ce n’était pas très étonnant. Sa respiration, à travers le tas de couvertures sous lequel elle s’était ensevelie, était douce et régulière : elle s’était rendormie. Avec précautions, Caem dégagea le visage de la jeune femme, qu’elle avait niché sur ses bras repliés et la regarda dormir un instant.

Un croissement rauque perça le silence. Une corneille s’était perchée sur le rebord de la fenêtre, sa silhouette trapue se détachait à travers le volet. Le cri de l’animal réveilla Agate en sursaut. Elle leva la tête et eut un sourire un peu ahuri pour Caem.

- Tiens, t’es là, toi.

- Je crois qu’il était temps, soupira ce dernier.

Il l’observait de la tête aux pieds avec amusement. Elle était vêtue d’une ample jupe de velours mauve, resserrée à la taille par une cordelette de même couleur, et d’une veste noire à col d’officier qui, un jour, avait appartenu à Caem.

- Quelque chose me dit que tu n’as pas beaucoup mis le nez dehors, cette semaine.

- Grmpf.

Ne craignant plus de déranger la dormeuse, il remonta le volet et dut jouer avec la poignée de la fenêtre quelques secondes pour pouvoir l’ouvrir. Le bois, gonflé d’humidité, céda dans un craquement qui fit s’envoler le bruyant volatile. Agate se terra sous sa couverture en râlant après la violence du jour. Caem s’accroupit à côté d’elle, prit entre son pouce et son index une mèche de cheveux noirs qui dépassait et la tira malicieusement.

- Je quitte ma chère et tendre une semaine, et je me retrouve au retour avec une chauve souris.

Agate marmonna une courte histoire comprenant les mots « vieille morte », « vide grenier » et « bouquins », puis se décida à sortir le nez de sa tanière.

- Tu es rentré quand ?

- On a atterri hier soir, et j’ai réussi à prendre le premier train jusqu’ici dans la nuit ; j’arrive tout juste de la gare. Mes bagages me suivent dans le prochain vol. Ils font énormément de contrôles, ces derniers temps, sur les vols transcontinentaux.

- Tu m’étonnes…

Le ventre d’Agate émit un gargouillement tonitruant. Les deux jeunes gens éclatèrent de rire, puis Caem lui proposa d’aller prendre un petit-déjeuner dehors, histoire de renouer avec la vie réelle, ce qu’elle accepta de bonne grâce.

                                 

                                  Ils optèrent pour le troquet voisin, dont la terrasse surplombait les jardins suspendus de la ville. Le soleil, bien que matinal, lançait déjà tous ses feux. Deux serveurs placides circulaient entre les quatre ou cinq clients déjà attablés, et s’empressèrent d’apporter aux nouveaux venus quelques viennoiseries ainsi que de grandes tasses de café. Laissant Agate se remplir un peu l’estomac avant de l’assaillir de questions, Caem raconta son voyage.

La jeune femme l’écouta parler sans un mot, réalisant à quel point Caem lui avait manqué durant ces quelque jours ; son calme, la gentillesse de ses yeux sombres, la retenue d’homme timide qu’il imposait à ses gestes. Elle eut à cet instant une telle envie de le serrer contre elle qu’un sourire béat naquit sur son visage.

Caem s’interrompit, anxieux.

- J’ai dit une bêtise ?

Agate déposa un baiser sur sa joue.

- Continue.

- … Le cadastre de Jannat mentionne plusieurs propriétés ayant appartenu aux Stelmaria, mais aucune trace de ses représentants. J’ai interrogé quelques vieux concierges, et les rares qui semblaient au fait de ce qu’il était advenu de cette famille se sont montrés très peu bavards. On dirait que ce qui se cache derrière la disparition de la lignée est particulièrement glauque. Il n’y a plus aucun Stelmaria à Jannat, Edile ou Belen, et ça m’étonnerait qu’ils se cachent dans les petits villages aux alentours du volcan.

Son interlocutrice fit la grimace.

- On n’a aucune chance de retrouver ce cher vieil Eon, si j’ai bien compris.

Caem leva un sourcil triomphant.

- Peut-être qu’il en reste une petite. L’une des maisons que j’ai visitées, trop délabrée pour être rachetée par la ville, était encore habitée par la veuve du majordome des anciens maîtres de maison. Elle ne se rappelait plus leurs prénoms mais, convaincue par mon baratin, elle a accepté de me montrer une petite boîte à souvenirs, qu’elle tenait de son défunt époux. Celle-ci contenait quelques photos de famille, sur lesquelles j’ai reconnu Cronan et Aloïse Stelmaria.

- Ses parents !

- Exact. J’ai interrogé la vieille, qui savait que le couple et leur enfant avaient disparu du jour au lendemain, sans emporter plus qu’une petite malle. Feu son mari avait seulement entendu, à travers les cloisons, la voix de ses maîtres murmurer Chérem.

Agate tortillait ses cheveux du bout de son index.

- Chérem. Ça ne me dit rien.

- J’ai fait un tour à la grande bibliothèque de Jannat. Avec le temps, la mémoire de la veuve a du flancher, Chérem ne figurait pas dans le moindre livre. Par contre, Chérame est l’une des plus petites îles de l’Archipel, un petit point pas plus grand que le chas d’une aiguille, sur nos cartes, tout à l’Ouest. Je ne connais vraiment pas le coin, il faudra passer se renseigner à la faculté de Géographie.

Agate jeta un œil à la montre de Caem, qui en dissimula le cadran.

- Pas question d’y aller aujourd’hui. J’ai passé les sept derniers jours à soulever la poussière, qui plus est loin de toi. Par ailleurs, je te rappelle que nous avons des amis, qui aimeraient peut être se rappeler à quoi ressemblent nos têtes avant qu’on disparaisse à nouveau pour une durée indéterminée. Que dirais-tu d’aller les voir un peu ?

- Puisqu’il le faut, soupira Agate.

Caem se rappela que, quelques années plus tôt, c’est lui qui se serait fait prier pour sortir et voir du monde. Les choses avaient décidément pris un drôle de tour.

                           

 

                           - Ces jeunes, j’vous jure !

Mme Grotus observait depuis quelques instants les ridules qui plissaient la surface de sa tasse de thé –le parfum soporifique de la bergamote alourdissait l’atmosphère de la petite cuisine-, lorsque de la rumeur des voix avait à nouveau explosé en gros éclats de rire. La vieille dame se leva, cala ses pieds dans ses pantoufles après avoir veillé que ses chaussettes ne tire-bouchonnaient pas, et de son pas claudiquant, sortit de son appartement. La cage d’escalier était plongée dans l’obscurité. Mme Grotus huma la poussiéreuse odeur de monument historique qui y régnait. Sous ses pas un peu maladroits, les marches produisirent des grincements rassurants.

Á l’étage inférieur, un rai de lumière se glissait sous la porte de l’un des appartements. De l’autre côté, les joyeux drilles devisaient bruyamment. Mme Grotus, désolée, appuya sur le bouton de la sonnette. Elle dût s’y reprendre trois fois, les trilles du timbre se noyant dans la fête. Enfin, un convive aux longs cheveux blonds noués en catogan vint lui ouvrir. Pour comprendre les murmures de sa chevrotante voisine, il demanda à ses compagnons de baisser la voix.

- S’il vous plaît, jeune homme, je sais que c’est de votre âge, de vous amuser, mais certaines vieilles pommes comme moi ont besoin d’un peu plus de repos et de quiétude. Pourriez-vous être un peu plus silencieux ?

- Je comprends que tout ça vous indispose, Mme Grotus, mais nous recevons des amis que nous n’avons vraiment pas vu depuis des lustres, il faut bien célébrer ça !expliqua-t-il, poliment.

- Qui c’est ?cria un autre jeune homme, de l’autre bout de l’appartement.

- Notre voisine du dessus.

- Oh, une fille ! Fais la rentrer, je lui laisse une petite place sur le canapé !

Le jeune homme sourit de toutes ses dents.

- Je crois qu’elle a d’autres projets pour la nuit, Fingall !

Mme Grotus se sentit rosir, son interlocuteur était vraiment charmant. Ce dernier passa sa main sur son menton, réfléchissant à un compromis, puis proposa :

- Ecoutez, le couvre-feu aura lieu dans une demie heure, de toutes manières. Á ce moment-là, chacun devra rentrer chez soi. Ce ne sera plus très long, le temps que vous vous couchiez, le calme sera revenu et vous pourrez dormir sur vos deux oreilles. Marché conclu ?

- D’accord, concéda Mme Grotus, de toutes façons vaincue d’avance.

Elle salua son jeune voisin, puis remonta chez elle. Carron la suivit du regard, amusé, puis rentra dans l’appartement. Dans le petit salon, perchés sur le divan, les fauteuils, le buffet et les coussins disposés sur le plancher, ses invités avaient repris leurs discussions. L’un d’eux jouait de la guitare, une voix indistincte l’accompagnait vaguement. D’autres fumaient à la fenêtre, Carron alla les rejoindre et s’assit près d’eux sur un accoudoir.

Fingall l’accueillit d’un signe de tête. C’était un grand type, fin comme une flèche, dont les mèches de jais fusaient comme les flammes tout autour de son crâne. Ses yeux de velours bleu sombre faisaient des ravages parmi la gent féminine, vers laquelle il n’avait cependant jamais porté ses préférences. Il se versa un peu de vin après avoir servi Carron, puis fit jouer les reflets rubiconds dans la lumière de la pièce.

- Elle vient de loin, cette petite bouteille. Mon père, qui est revenu hier soir, l’a ramenée de la République d’Angor.

Caem, qui entourait de ses bras une Agate un peu endormie, haussa un sourcil.

- Il a passé la frontière avec de l’alcool ?

- Tu sais, tout est plus facile, pour un diplomate, expliqua Fingall, avec un clin d’œil.

- Au fait, quelles sont les nouvelles ?s’enquit Carron.

Fingall but une gorgée pour s’humecter la langue.

- Ce n’est pas très glorieux. Le président angorien compte apparemment lui aussi prêter allégeance au Commandeur. Il y a eu de belles engueulades, et tout ce qu’on a réussi à gagner au cours des négociations, c’est le durcissement des quelques contrats commerciaux qui nous lient à Angor.

Caem renifla.

- En gros, tout ce petit monde va nous mener la vie dure jusqu’à ce que notre président se place lui aussi sous la coupe du Commandeur. C’est un véritable chantage !

- Demain, ça fera les titres de tous les journaux. Ce coup-là, ajouté au couvre-feu qu’on nous a imposé depuis les attentats, va sérieusement ébranler notre gouvernement… les gens râlent de plus en plus. Ils n’y croient plus.

- On dit que les Services Secrets cherchent des solutions et des alliances, en douce, commença Carron.

- Allons, au mieux, ils vont nous sortir de leur grand chapeau une nouvelle arme ou une technique de défense inédite, ironisa son maigre compagnon.

Caem soupira.

- Alors ça y est, d’après toi, tout est perdu, ce sera la guerre ?

Fingall vida son verre, les paupières baissées.

- Bien sûr que ça va chauffer.

Il regarda le jeune couple, goguenard.

- Vous faites bien de vous éclipser avant que l’ordre d’enrôlement atterrisse dans votre boîte aux lettres.

Agate, qui contemplait le croissant de lune égratignant les nuages, eut une moue presque méprisante.

- Tu es bien naïf, Fingall, de croire que nous ne faisons que nous cacher en attendant que les choses se tassent. La ruine que nous trouverions en revenant diffèrerait à peine de celle que nous connaissons.

Malgré le regard insistant de l’interpellé, elle ne fut pas plus loquace. Caem, d’une légère pression sur le bras, lui avait fait comprendre qu’elle allait un peu trop loin. Fingall s’esclaffa.

- Notre petite révolutionnaire aurait-elle encore un plan ?

Agate le foudroya du regard.

- J’en connais une qui ne serait pas fière de son collabo de frère, marmonna-t-elle.

Le sourire de Fingall se figea légèrement.

- Pardon ?

Caem s’éclaircit la gorge.

- Je crois qu’on ferait mieux de s’en aller… Le couvre-feu tombe dans vingt minutes, de toutes manières.

 

                                  Le couple, malgré l’insistance de Carron, qui devinait une lingue séparation derrière leurs silences lointains, salua les convives, échangeant encore quelques mots avec l’un ou l’autre. Caem et Fingall échangèrent une poignée de main assez polie. Agate alla prendre son manteau sans plus accorder lui accorder un regard.

Dans la rue, les gens se préparaient au couvre-feu. Les garçons de café empilaient les chaises, les retardataires rentraient chez eux, trottinant si le chemin à parcourir était encore conséquent.

Caem et Agate marchèrent en silence. Ils vivaient à quelques pâtés de maisons, de l’autre côté d’un square. Ils en traversèrent les allées, croisant le gardien qui inspectait les bancs, à la recherche de vagabonds assoupis. Dans l’air nocturne, on sentait la fin de l’été ; la fraîcheur avait une humidité de bois mort.

Agate, résignée, rompit le silence.

- Allez, vas-y.

Caem eut un petit sourire.

- Tu es trop dure avec Fingall.

- Il m’insupporte.

- Peut-être qu’il paraît un peu présomptueux…

- Doux euphémisme ! Petite révolutionnaire, singea-t-elle. Non mais tu as vu sur quel ton il m’a balancé ça ?

- Tu ne t’en sors pas mal non plus en la matière.

- C’est ça, défends-le. Tu pardonnes toujours trop facilement, surtout quand il s’agit de lui.

- On a grandi ensemble, Agate. Je sais qu’il a un bon fond.

- Tu n’as jamais envisagé le fait qu’il ait pu changer? Depuis qu’il travaille chez son père, je le trouve encore plus pénible !

- Je sais qu’il a un bon fond.

Caem sentit une petite boule triste appuyer sur sa gorge, comme à chaque fois qu’Agate était malheureuse. Il lui passa le bras autour des épaules et la ramena contre lui, s’arrêtant  sous le porche qui les séparait de leur immeuble.

- Et tu sais ce qui m’énerve aussi ?poursuivit Agate. C’est qu’avec les moyens qu’il a, il fasse si peu.

- Tu parles de sa sœur, là ? Tu sais, il a vraiment remué ciel et terre pour la retrouver.

- Mais il a fini par abandonner.

- Il avait ses raisons, je t’assure.

- C’est lâche, de laisser tomber comme ça, et de se complaire comme il le fait dans son confort. Si j’avais un bras aussi long que le sien, je me battrais sans relâche…

- Tu le fais déjà.

- Oui, même si c’est presque désespéré.

Elle leva vers Caim son visage au bel ovale.

- Tu me trouves ridicule, toi aussi, pas vrai ?

- Espèce de nouille, je suis avec toi.

- Caem…

Seul le pas de la patrouille réussit à les délacer.

 

 

***

 

 

                                  Levan rajusta la couverture sur ses épaules, dérangé par un courant d’air frais, et se balança de droite à gauche pour dégourdir son arrière-train courbaturé. Le dos callé contre une souche, tout au bord de l’eau, il était trop bien installé pour se lever et faire les cent pas ; et puis Nouh dormait au creux de ses bras, sa queue touffue lui couvrant la tête. Levan caressa son flanc tiède, sentant les pulsations rapides du petit cœur à travers l’épaisse fourrure. Nouh lâcha un léger couinement et se blottit un peu plus fort contre son compagnon. Tout en songeant que le rongeur, en plus d’être très rusé, était extrêmement mignon, Levan le recouvrit d’un pan de sa couverture et poursuivit sa garde sans plus l’embêter. La surface du lagon, que la brise ridait à peine, était troublée ponctuellement par des plongeons de grenouilles. Entre les branches des saules se faufilaient des oiseaux à long bec, qui tentaient sournoisement d’attraper les batraciens. Les étranges reflets mauves de leur plumage s’accordaient à merveille avec les hauts roseaux de même couleur ornant la rive. Dans le noir, leurs yeux avaient d’inquiétants reflets purpurins.

Levan se dit qu’il aurait été plus rassuré si la lune avait baigné les lieux de sa lumière. Malheureusement, elle brillait cette nuit-là par son absence ; d’ailleurs, l’obscurité dans la jungle était telle que le conducteur de l’Ourasi n’avait pu s’avancer bien loin sous les frondaisons. L’engin, aussi tenace qu’il fut, renâclait tout de même sérieusement dans les ornières. Dans le noir, les nids-de-poule devenaient invisibles, et Levan tenait trop à la suspension de la machine pour la réduire à néant dès les premières heures de route. Il s’était donc vu forcé de faire halte pour la nuit, prenant ainsi du retard sur ses prévisions.

Empruntant une sente à peine dessinée, ils avaient abouti à une masure de pêcheur laissée depuis bien longtemps à l’abandon – elle n’avait plus de toit- , chassé la petite panthère qui y avait élu domicile, et établi sur les lieux leur campement de fortune. Ils avaient mangé en silence quelques lanières de viande séchée et vidé une conserve de fruits, sans allumer de feu. Levan redoutait qu’on les ait suivis, et faute de pouvoir mettre assez de distance entre Jannat et eux, il pouvait au moins réduire leurs chances d’être retrouvés. Nyle, conscient du problème, n’avait émis aucune objection, et s’était installé sans protester dans un coin de la cabane, roulé dans une couverture.

Á présent il somnolait, le menton appuyé contre son genou valide. Levan observa son visage, au grain de peau très clair, dont il n’arrivait pas à déterminer l’origine. Les habitants de l’île avaient généralement le teint généreusement hâlé. Il nota que, contrairement à la plupart des dormeurs, ses traits n’étaient pas adoucis par le sommeil. Il avait les sourcils froncés, les mâchoires crispées. Par intermittences, il respirait plus fort, plus vite, puis se calmait à nouveau. Et ce picotement dans l’air qui agaçait tant Nouh, cette étrange sensation de trouble qu’il irradiait, s’atténuait à peine à travers le voile de ses songes. Pour en avoir déjà fait les frais, Levan supposa qu’un enchantement de Ceallach en était l’origine. En tant qu’homme de main de la Sorcière, Nyle devait être bardé de protections magiques et autres sorts de résistance. Bien sûr, cela n’avait pas été infaillible, et il avait failli y passer, lors de son incursion chez Rackan, mais il avait tout de même réussi à abattre ce dernier, ainsi que Lemral, étêtant ainsi la moitié des gangs de la ville.

D’ailleurs, pourquoi Ceallach avait-elle soudain ressenti le besoin de nettoyer la Jannat de ses criminels ? Levan se rappela la conversation qu’il avait eue avec Nara Zaïm, la policière, quand il avait négocié pour récupérer Nyle. Elle avait réclamé le droit d’interroger le mystérieux tueur, ce que Levan lui avait refusé, redoutant que les liens de ce dernier avec Ceallach ne soient révélés. Le sergent Zaïm soupçonnait un nouveau groupe de vouloir se faire une place au soleil sur la capitale, mais n’en comprenait pas les raisons, Jannat étant déjà à l’agonie. Levan partageait a fortiori son incrédulité, vu qu’il savait qui était la commanditaire des assassinats. Ceallach et sa bande avaient quitté Jannat dès le début de la crise, sentant qu’ils seraient les premiers à passer au pilori de la campagne de « modernisation » amorcée par les puissances du Continent.

Ces meurtres étaient-ils un baroud d’honneur ? Une tentative de reprise de la ville avant la fin ? Ce qui se passait au-delà de la jungle, dans ce que l’on appelait le Pays du Volcan, là où Ceallach et les derniers représentants de l’ancien peuple s’était réfugiés, ne parvenait pas au port, encore moins au Continent. Levan n’y avait jamais mis les pieds, mais savait que la région se composait essentiellement de marais et de petits villages, dont les habitants vivaient reclus – ce qui, ajouté aux émanations du volcan, avait entraîné parmi eux une certaine dégénérescence -, sous le joug des Sorciers. S’étaient-ils lassés de cette soumission ? Une révolte avait-elle éclaté, forçant Ceallach à se tourner à nouveau vers Jannat ?

Levan se gifla mentalement. Il n’avait pas à se poser toutes ces questions, sa mission était déjà bien assez importante pour s’encombrer de surcroît des problèmes de l’Archipel. Quoi qu’il en retourne pour cette vieille carne de Ceallach, il devait la débusquer, obtenir d’elle ce qu’il voulait, et repartir sur le Continent. Tout ce petit monde s’entredévorerait très bien sans lui.

 

- Hé, le gros !

Levan mit une ou deux secondes à réaliser que c’était à lui qu’on s’adressait. Il se rendit compte par la même occasion qu’il avait cédé à la fatigue, et que Nyle lui secouait l’épaule. Il se redressa d’un coup. Le jeune homme aux boucles noires se tenait debout à côté de lui, le visage encore froissé par le sommeil.

- Regarde le ciel.

Là où la vue était dégagée, on pouvait voir s’amasser une effarante quantité de nuages. La voûte céleste avait pris une étrange couleur jaune sale, un vent tiède s’était levé et faisait voleter la poussière amoncelée sur les feuilles. Ce n’était qu’une question d’heures avant que l’orage ne se déchaîne.

- Ça craint, lâcha Levan, embêté.

Nyle hocha la tête et trempa le bout d’une de ses béquilles dans l’eau verte.

- Je propose qu’on fiche le camp. Les varans qui vivent dans ce lagon adorent prendre l’air quand il pleut et on m’a dit que dans le coin, ils étaient particulièrement gros et pleins de dents.

- Il faut surtout qu’on abrite l’Ourasi dans un endroit moins boueux, rectifia Levan en roulant sa couverture. 

Sous les couinements pressants de Nouh, il remballa leurs affaires et les chargea sur l’engin.

- Je sais qu’il y a des grottes, pas loin d’ici. En poussant un peu le moteur, on arrivera peut-être à les atteindre avant de s’embourber.

- Et si on s’embourbe ?

- Tais-toi et monte.

S’entama alors une course poursuite entre le fier Ourasi et la tourmente. Bondissant avec force craquements dans les cahots du chemin, penchant tellement dans les virages que les passagers devaient se jeter de l’autre côté pour exercer un contrepoids, la moto à trois roues filait à toute allure. Nouh avait disparu dans les tréfonds des paquetage et Nyle, livide, s’agrippait à ce qu’il pouvait pour ne pas être télescopé dans le décor. Levan, lui, s’amusait follement et affichait son plus beau sourire. Le tonnerre, furieux, déchirait l’air de ses rugissements. Les nuages enflaient et roulaient comme les muscles d’un bras prêt à frapper. Les oiseaux s’étaient tus, l’Ourasi traversa d’épouvantables nuages d’insectes affolés. Le soleil n’était levé que depuis quelques heures, mais la lumière déclinait à une vitesse angoissante. Bientôt, les premières gouttes de pluie s’écrasèrent lourdement, creusant de petits cratères dans la terre desséchée.

L’averse se densifia peu à peu, des ruisseaux fangeux coururent en travers de la route, faisant émettre au moteur d’inquiétants crachotements. Quelque part, le premier éclair tomba, faisant fuir à tire d’ailes de petits étourneaux terrifiés. Les plus grands arbres gémissaient dans la tempête toujours plus intense. Les bonds de l’Ourasi provoquaient des éclaboussures d’eau sale, qui allaient gicler sur les lunettes de Levan. Aveuglé, le pilote éprouvait des difficultés croissantes pour diriger l’engin, plus généralement pour s’orienter. L’orage refermait sur eux ses doigts d’eau gelée, les assourdissait, leur faisait perdre tout repère. Un affolement sourd gagna Levan, lorsque l’Ourasi tressauta plus que de coutume ; s’ils devaient déjà s’en passer, ils n’arriveraient jamais de l’autre côté de la jungle. Levan ôta ses lunettes, recevant pour le coup une trombe de vase de plein fouet. Il cracha, jura copieusement, puis poussa un cri de triomphe. Sur leur gauche, l’horizon était plus opaque que jamais. Sa noirceur n’était pas celle du ciel, mais se révéla être une large paroi rocheuse : ils avaient atteint le pied des montagnes, qui s’enfonçaient hardiment dans la jungle.

Levan bifurqua dès qu’il le put dans leur direction. Le vent hurlant, piégé par le mur de roche, tournoyait tant et si bien que Levan dut couper le moteur et descendre de l’Ourasi pour le pousser lui-même, de peur que le véhicule ne verse sur le côté. Nouh s’aventura hors de sa cachette et sauta sur son épaule pour lui prodiguer des encouragements. Quelques dizaines de mètres, parcourues à un train de limace, se déroulèrent sans laisser paraître la moindre aspérité dans la pierre. Levan ayant coupé le moteur, seul le vacarme de l’orage subsistait, donnant aux voyageurs le sentiment de n’être plus que de misérables échos.

Ils ne repérèrent la première grotte qu’à quelques pas de son entrée. L’ouverture n’était pas plus haute qu’un petit homme, mais sa largeur suffit à laisser passer l’Ourasi. Quand ils furent tous à l’abri, Levan se laissa glisser sur le sol, à bout de souffle. La caverne ne devait pas faire plus de six mètres de profondeur, elle permettrait néanmoins aux deux hommes de ne pas se sentir trop à l’étroit, en attendant que le temps s’améliore. Nyle s’extirpa de l’Ourasi et alla clopin-clopant s’affaler en face de son compagnon d’infortune. Sans un mot, il entreprit de se frictionner bras et jambes. Il grelottait et ses boucles noires pendaient tristement devant ses yeux.  

Levan lui-même était transi. La peau de ses doigts douloureux était craquelée et rougie, il avait des crampes à force de retenir ses tremblements. Nouh, dont l’ossature fine se dessinait sous sa fourrure détrempée, trottinait en long et en large pour se réchauffer. Nyle le suivit du regard quelques longues minutes, puis fut pris d’une quinte de toux.

- Je vendrais mon âme pour un bon feu de bois, grogna-t-il.

Dépité, Levan ne tenta pas de le contredire. Nyle se releva avec une grimace, puis fouilla l’équipement chargé sur l’Ourasi. Par présence d’esprit, Levan avait recouvert le tout d’une bâche en plastique ; la plupart des paquets avaient été relativement préservés de la pluie. Á l’extérieur, à travers le rideau de pluie, la forêt n’était plus qu’une imposante masse floue. La faune, craintive, se taisait au passage de l’orage aux immenses ailes noires. Au loin, cependant, on entendait s’époumoner des singes hurleurs. La foudre avait dû s’abattre sur un tronc sec et déclencher un petit incendie, provoquant leur débandade. Nyle retira veste et chemise, s’empara d’une des couvertures et s’en drapa soigneusement.

- Tu devrais faire de même, suggéra-t-il à son comparse.

- Non mais ça va pas ? s’exclama ce dernier.

L’homme aux boucles noires, qui avait entrepris d’allumer une cigarette, s’interrompit dans son geste. Levan, réalisant l’incongruité de sa réaction, se renfrogna.

- Je n’ai pas froid, maugréa-t-il.

Nyle eut une moue vaguement moqueuse, mais garda le silence. Levan, voyant son sourire de renard, se demanda s’il gagnait vraiment au change.
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