Disparitions - III. Le vent se lève
Le vent se lève
10h00
Une tension latente, agrémentée d’une pointe supplémentaire de nervosité due à une importante consommation de caféine, serra les tempes de Greg dans un étau lorsqu’il entra dans la petite salle de réunion. Il s’était séparé de Catherine, qui avait du filer conduire Lindsay chez son père. A son retour au labo, il trouva toute l’équipe de nuit attablée près de la cafetière, tels des bédouins autour d’un oasis. L’image pittoresque de Grissom chevauchant un dromadaire fit se dérider une seconde le jeune homme.
Le chef de l’équipe semblait justement l’attendre pour récapituler les faits de la nuit précédente.
- Nous avons réalisé l’absence prolongée d’Hodges vers trois heures ce matin, mais d’après la serveuse du fast-food, il a été emmené par une voiture bleue ou grise deux heures plus tôt, alors qu’il venait de prendre sa commande. La thèse de l’enlèvement est à privilégier, mais la fouille de son appartement et de son ordinateur n’a rien révélé, mis à part un rendez-vous chez le dentiste il y a trois jours. L’examen des cartes de visite et autres paperasses n’a pas été plus fructueux. Le numéro d’une certaine Deirde figure sur un prospectus imprimé très récemment, car il concerne une soirée salsa qui se déroulera le 5 septembre prochain dans une boîte branchée du quartier chinois. Warrick a tenté de joindre la dame en question à plusieurs reprises, mais tombe systématiquement sur le répondeur.
- Je crains que nous n’ayons d’autre choix que d’appeler nos amis du Bureau Fédéral dans les plus brefs délais, déclara Brass.
Tous lâchèrent des grognements plus ou moins exaspérés.
Le lieutenant de police quitta la salle, accompagné de Grissom, pour passer les appels de rigueur aux autorités.
- Enfin, je ne comprends pas, lança Nick, soucieux. Si Hodges avait été enlevé, on aurait déjà du avoir une demande de rançon, ou un coup de fil du genre…
- Mais s’il ne l’avait pas été, il aurait prévenu le labo de son absence, rappela Warrick, dont les prunelles claires s’embrumaient de sommeil.
- Pourtant, il est difficile de se volatiliser, comme ça –Sara claqua des doigts-, en pleine rue.
Nick se massa les tempes, tentant vainement de se détendre.
- En attendant la visite des Fédés, on devrait retourner à nos enquêtes. Mine de rien, on a quand même quatre morts sur les bras.
- Quatre morts, mais peut être un même tueur, le coupa Greg.
Tous les regards se fixèrent sur lui, l’invitant à s’expliquer. Quand il eut résumé les faits, puis sa conversation avec Catherine, il ajouta :
- Je vais essayer de prélever l’ADN du tueur sur le poing américain.
- Je viens avec toi, annonça Nick.
Sara fit la moue :
- Ça veut dire que vous nous laissez le cadavre grillé sur le caddie ?
Ses protestations ne rencontrèrent que le silence désolé de Warrick, les deux autres larrons ayant déjà pris la poudre d’escampette.
- On a bien un ADN humain différent de ceux des deux clodos, sur la paille, mais lui non plus ne figure pas au fichier, déclara Nick en consultant les résultats donnés par la centrifugeuse.
- Avec un peu de chance, ce sera au moins le même que sur le poing américain, se rassura Greg, qui examinait l’objet sous tous les angles.
« Le sang qui le macule est, à n’en pas douter, celui de la victime. Tu peux te charger de l’analyser et de le comparer avec le prélèvement de sang fait sur le cadavre, Nick ?
- Pas de problème.
- Merci, t’es un amour !
Les deux hommes se turent, chacun s’absorbant dans sa tâche. Alors que Nick stérilisait les éprouvettes, Greg examina au microscope un composant blanc cassé, un peu poudreux, qu’il avait repéré sur la partie de l’arme que l’utilisateur entourait de ses doigts. Il reconnut sans problème la nature du matériau.
- Du caoutchouc. L’assassin avait probablement mis des gants de cuisine jetables.
- Ce sera dur de trouver des empreintes, dans ce cas, déduisit Nick, désolé.
- Peut-être, mais tout n’est pas perdu pour autant, tempéra Greg.
Il fit signe à son collègue et ami d’approcher.
« Regarde un peu l’état des lambeaux.
- Ils ont l’air déchirés, ou du moins le gant s’est usé par endroits. – Nick déglutit-. Le tueur a du frapper si fort que le gant, du fait des frottements sur le métal, n’a pas résisté.
- Ce qui veut dire que cette brute y a sûrement laissé aussi quelques cellules épithéliales, acheva Greg, triomphant.
Nick s’esclaffa et lui donna l’accolade.
- Dis donc, Greggo, ton cerveau commence à fonctionner plutôt bien !
- J’attendrais d’autres preuves, à votre place, Nick, fit Grissom, qui venait de faire son apparition.
- Vous nous annoncez qu’on est partis pour des heures d’interrogatoire avec ces messieurs du FBI ?ironisa Greg.
Grissom secoua la tête.
- On a retrouvé Hodges dans le coffre d’une voiture, en bordure du désert…
Il laissa sa phrase en suspens une petite seconde, laissant Nick et Greg retenir leur souffle.
- Il est déshydraté, mais vivant.
***
Une chape grisâtre de nuages s’était à présent déversée dans le ciel et sur le soleil, masquant la lente ascension de ce dernier. Sa teinte d’aquarelle morose se reflétait sur l’eau saumâtre d’un bassin de rétention. Le vent chargé d’humidité, en courant sur sa surface, éclaboussait les alentours d’un miasme d’égout.
Warrick plissa les narines en se félicitant d’avoir sauté le petit-déjeuner. Á petites touches, il appliquait sur la poignée du coffre d’une Honda bleu nuit le film légèrement adhésif qui lui permettait de prélever les traces de doigts. Une fois l’opération réalisée, il sonda l’intérieur du coffre, puis l’habitacle lui-même. Le volant, le tableau de bord, les ceintures, tout devait regorger d’empreintes. Il allait falloir ramener la voiture au garage du labo pour l’examiner de fond en comble.
Le policier se redressa et observa le décor. C’était un petit parking, situé à la lisère d’un groupe de hangars et d’entrepôts. La station d’épuration tenait à l’écart d’éventuels résidents, peu de monde passait donc dans le coin, à l’exception du personnel de la station. Le gardien, Chet Willer, avait entendu les coups réguliers contre la carrosserie du véhicule, ainsi que les cris étouffés de David Hodges. Chet, lorsqu’il avait ouvert le coffre, l’y avait trouvé saucissonné dans les règles de l’art, déshydraté, mais plus vivant que jamais.
Á présent, le technicien de laboratoire se trouvait dans une position plus confortable : un grand verre d’eau à la main, assis sur la couchette de l’ambulance dépêchée pour l’occasion, il répondait aux questions de Brass.
- J’étais descendu au restaurant, histoire de me dégourdir les jambes et de prendre un sandwiche. Je venais d’être servi, à peine avais-je fait deux pas sur le trottoir qu’une voiture freine a pilé à ma hauteur ; la portière s’est ouverte, le conducteur m’a dit « Monte ! » et j’ai vu qu’il me braquait avec un revolver. J’ai obéi, il était seul. Il m’a fait prendre le volant, j’ai conduit jusqu’ici, sur ses instructions. On s’est arrêtés, j’ai l’ai entendu dire « mêle-toi de tes affaires. », et j’ai reçu un joli coup derrière la tête, qui m’a fait perdre connaissance.
- Vous avez vu à quoi votre ravisseur ressemblait ?
Hodges fit la moue.
- Il s’est maintenu derrière moi, dans l’ombre… les vitres de la voiture étaient teintées. Pour le peu que j’ai pu voir, c’était un homme d’une quarantaine d’années, brun, à la mâchoire assez carrée. Il portait des chaussures de sport noires… Peut-être que d’autres détails me reviendront plus tard !
Brass referma son calepin avec un petit soupir.
- Avez-vous une idée de la raison pour laquelle votre ravisseur vous a demandé de vous « mêler de vos affaires » ?
Warrick avait remballé ses affaires et revenait à l’ambulance. Hodges lui jeta un coup d’œil latéral, puis bomba le torse.
- Cherchez la femme !
Brass haussa un sourcil.
- Pardon ?
- D’après moi, ce type était simplement jaloux. J’ai rencontré sa femme dans un bar, nous avons sympathisé, et il a pris peur…
Greg faillit lâcher l’éprouvette qu’il tenait entre le pouce et l’index, et Nick s’esclaffa :
- Hodges… drague… des filles ?
-… et ça marche ?ajouta son jeune collègue, épaté.
- Beaucoup trop bien, apparemment, répondit Warrick en déposant des les échantillons qu’il avait relevés dans la voiture sur le plan de travail. Á la fin de la semaine dernière, il a fait la connaissance d’une femme esseulée au comptoir d’un troquet. Il prétend ne pas avoir cherché à la séduire, voyant à son alliance qu’elle était mariée. Selon lui, elle était délaissée par un conjoint dépressif et ne demandait qu’à parler un peu. Ils se sont revus hier, dans la journée.
- C’est pour ça qu’il a voulu qu’on échange nos horaires, devina Greg.
Warrick hocha la tête.
- Oui. Ils ont déjeuné et se sont promenés ensemble, en tout bien tout honneur, Hodges le soutient mordicus. Seulement, on dirait que le mari ne l’a pas entendu de cette oreille et a voulu lui donner une leçon.
- Que va faire Hodges, porter plainte ?
Warrick secoua la tête.
- On dirait que non, il n’a pas envie de causer tort à la dame, son mari n’a pas l’air commode. Tu sais, Nick, elle, c’est la « Deirde » dont le numéro figurait sur le flyer.
Stokes passa sa main sur son menton imberbe.
- Ah, celle qui ne répond pas au téléphone… Et si le type, se croyant cocu, s’en était pris à elle aussi ?
- On pourrait aller la voir, en prétextant des recherches sur une autre affaire, histoire de tâter le terrain, suggéra Greg. Je me demande bien à quoi peut ressembler la dernière conquête d’Hodges !
- Nick vous le racontera, puisqu’il s’y rend avec moi, répondit Grissom, qui venait de rentrer.
Il tendit à Greg les photographies qu’il avait en main.
- Voici des portraits qu’on a tirés des trois clochards, après les avoir remis à peu près en état à la morgue. Vous allez faire un tour dans les squats et les foyers pour sans-abri se trouvant dans les périmètres des deux scènes de crime.
- Mais, maintenant qu’on a retrouvé Hodges, je pensais pouvoir rentrer, protesta le jeune homme.
- C’est vous qui tenez à prouver qu’il s’agit d’un serial killer, pour relier les deux affaires en cours. Personne ne le fera à votre place !
Greg lui lança un regard noir, mais sortit du labo sans broncher.
- Peut-être qu’il devrait quand même se reposer un peu, commença Nick, perçant le silence quelque peu désagréable qui s’était alors installé.
- Pas cette fois. C’est sa première grosse affaire, et si on le décharge de ses tâches, il ne comprendra jamais ce que c’est que de travailler à fond sur le terrain. Nous sommes tous passés par là, après tout, expliqua Grissom, sur un ton sans appel. Par contre, je ne veux pas pour autant qu’il soit livré à lui-même. Filez vite avec lui, Warrick !
Sara donna un petit coup dans le distributeur, pour inviter sa cannette de soda à trouver plus rapidement la sortie. Elle l’attrapa, la décapsula et en but quelques gorgées réconfortantes. Elle venait de sortir de la morgue, où elle avait assisté à l’extraction par les médecins légistes du cadavre calciné hors du caddie dans lequel il était encastré. L’opération avait été particulièrement pénible, le corps, pareil à une feuille morte, s’était recroquevillé et agrippé désespérément au grilles du chariot. Il avait fallu ouvrir ses doigts crispés, phalange par phalange, en se gardant de les briser comme des allumettes. Puis il avait été porté sur un plan de travail, où Robins et Philips avaient entrepris de l’allonger ; Sara avait quitté la salle peu après qu’ils aient commencé à décoller les lambeaux de vêtements collés à sa peau. D’habitude, elle supportait assez bien la vue des cadavres, mais elle avait failli tourner de l’œil rien qu’en entendant le crissement du tissu qui se séparait de l’épiderme, l’arrachant partiellement au passage. Et puis cette odeur, âcre, révulsante… Sara secoua la tête. Il fallait qu’elle respire un peu, quelques minutes suffiraient, mais elle devait vraiment se détacher de l’affaire en cours.
Son regard sombre franchit la baie vitrée qui séparait la salle de pause du couloir où circulaient les agents, opiniâtres comme des fourmis. Certains échangeaient leurs points de vue sur un indice, avec force gestes enthousiastes. D’autres, absorbés dans les résultats d’analyses qu’ils tenaient par liasses entières entre leurs mains, bousculaient leurs collègues en murmurant des excuses distraites. Sara réalisa qu’elle ne connaissait finalement que très peu de monde, dans la police scientifique. Mis à part ceux des membres de son équipe, elle pouvait se targuer de connaître les noms d’une dizaine de personnes au sein de ces locaux. Elle ne souriait ni ne s’ouvrait facilement, mais à vrai dire, avait-elle réellement envie d’apprendre quel était le nombre d’enfants de cette quadragénaire aux cheveux roux, ou dans quelle fac était allé le grand brun qui causait avec elle ?
Elle savait pertinemment ce qu’engrangeait le fait de sympathiser avec un collègue : la joie de se distraire pendant les instants de relâchement, celle d’apprendre de l’autre, la camaraderie, la complicité, –l’intimité-… mais aussi l’inquiétude, la peur et la colère qui, mélangées l’une à l’autre, poussaient à l’erreur.
Désirait-elle vraiment redouter, pour d’autres encore, le jour où elle les trouverait entre les mains de Philips, exsangues et nus ? Bien assez d’occasions se présentaient déjà pour qu’elle éprouve cette sourde terreur. Elle ne ferait rien pour en créer de nouvelles.
Sara sirota une autre gorgée de soda et reconnut la silhouette familière de Greg, qui se dirigeait vers les vestiaires en enlevant sa blouse. Il répondit au salut qu’elle lui fit d’un petit signe de tête, mais ne s’attarda pas pour lui faire un brin de causette. La jeune femme sentit avec surprise une certaine contrariété l’envahir.
L’attitude du jeune homme avait changé à son égard, elle le devinait sans pouvoir en saisir l’exacte teneur. Oh, bien sûr, il se montrait plus chaleureux que jamais, souriait, plaisantait, s’inquiétait pour elle… Cependant, il n’y avait plus depuis quelques jours cette variation à peine perceptible dans sa voix, lorsqu’il lui lançait ces répliques à la fois gauches et impertinentes dont il avait le secret. Il affichait encore ce drôle d’air, un peu anxieux, quand il voyait qu’elle n’était pas dans son assiette, mais à présent, elle aurait juré qu’il la comprenait.
Sara leva les yeux au ciel. Vanité…
- Mlle Sidle, je crois qu’on a quelque chose pour vous !
Elle sursauta. Robins était rentré sans faire de bruit, et se trouvait juste à côté d’elle. Voyant qu’il l’avait effrayée, il bafouilla :
- Désolé, je croyais que vous m’aviez entendu…
- Ce n’est rien, grogna Sara. Vous avez trouvé quelque chose sur le cadavre ?
Les yeux de Robins, derrière les verres ronds de ses lunettes, firent un grand sourire.
12h15
Deirde et Nathan Devaney avaient élu domicile dans un confortable petit pavillon en périphérie de la ville, loin du tumulte et des enseignes clignotantes. Lorsque Nick coupa le contact et descendit du pick-up, suivi de près par Grissom, un vent assez fort faisait se chalouper les branches des eucalyptus qui bordaient l’allée. Une petite clôture ceignait la propriété, les deux agents se glissèrent par le portail entr’ouvert. Ils gravirent les deux marches menant au perron, puis sonnèrent à la porte. Un carillon sympathique résonna à l’intérieur.
- C’est plutôt calme, ici, constata Nick.
La plupart des familles qui vivaient en banlieue travaillaient en ville, et mangeait donc dehors. Leurs enfants, eux, avaient droit à la cantine. En semaine, ce type quartier était de ce fait pratiquement désert.
Grissom montra à son subordonné un petit écriteau « à vendre », fiché à côté de la boîte aux lettres.
- Ça vous dirait de vivre dans le coin, Nick ?
Ce dernier n’eut pas le temps de lui dire qu’on ne lui avait jamais fait plus belle proposition. La porte s’ouvrit et un visage au bel oval, encadré de boucles noires, s’inscrivit dans l’embrasure.
- Vous désirez ?
- Bonjour, Mme Devaney. Je suis Gil Grissom, et voici l’agent Stokes –ils montrèrent tous deux leurs cartes. – Pouvons-nous vous parler quelques instants ?
Deirde fronça les sourcils.
- Des policiers ? Je… à vrai dire, nous nous apprêtions à déjeuner, mon mari et moi.
- Oh, nous n’en avons vraiment pas pour longtemps. C’est à propos d’une série de vols, qui a eu lieu dans les environs.
- Je n’en ai pas entendu parler…
- C’est normal, l’affaire est un peu délicate, nous éprouvons quelques difficultés à lier les éléments entre eux…
Pendant que Nick baratinait la jeune femme, Grissom la détaillait avec attention. Elle avait quelques cernes, mais paraissait en bonne santé. Son visage, son cou et ses avant-bras nus ne portaient aucune trace de coups. Il chercha en vain une trace de crainte dans son regard, elle était parfaitement sereine. Bientôt, un bras entoura les épaules de Mme Devaney, et son mari, vêtu d’un polo beige et légèrement chauve, les salua à son tour.
- J’étais dans le salon, et j’ai entendu des bribes de la conversation. Vous êtes surs qu’on ne risque rien ?
Deirde rit avec douceur.
- Ne t’inquiète pas, Nate. De toutes manières, nous allons quitter le coin dès que nous aurons trouvé un acquéreur pour la maison.
- Vous quittez Las Vegas ? demanda Nick.
Devaney fit signe que oui.
- J’ai perdu mon boulot, il y a deux ans. Les charges commencent à peser lourd, pour un petit ménage comme le nôtre. Nous allons tenter notre chance ailleurs. – Il fit un clin d’œil- Qui sait, on est peut-être trop vieux pour Vegas !
Une bourrasque plus puissante que les autres emporta quelques feuilles à peine desséchées, et Grissom, bien malgré lui, se surprit à rêver de liberté.