Ca commence bien! - Archipel

Publié le par Spark

Voilà le prologue d'une  histoire commencée il y a deux mois, mais qui je crois ne dépassera jamais les deux chapitres déjà écrits. Je mets tout de même en ligne cet embryon, parce qu'après tout, je me suis donnée autant de mal pour lui que pour tout autre texte.


 

Les Deux Jannat

 

                                  Les passagers de l’Aislin somnolaient encore, bercés par le roulis, lorsque le Volcan découpa dans le ciel rosé son cône obscur. A l’unisson, le monstre de la nature et le bateau lâchèrent des lacets de fumée qui s’élancèrent vers des nuages intimidés par l’aube, ce qui réveilla le capitaine. Après s’être étiré puis extrait du siège dans lequel il s’était assoupi, il se leva et traversa le poste de pilotage pour rejoindre son second. Celui-ci, paupières papillonnantes, s’agrippait à la barre plus qu’il ne la tenait. Le capitaine lui fit signe qu’il pouvait aller se reposer, ce que son collègue ne se fit pas répéter deux fois, et prit les commandes du navire. La baie vitrée de la cabine permettait au regard de courir sur le pont avant, de bondir sur les crêtes d’écume après avoir franchi le bastingage, et d’apercevoir les généreux reliefs de l’Archipel qui se dessinaient peu à peu.

Le capitaine lâcha un soupir de soulagement en reconnaissant la pointe ivoire du phare de Jannat, le plus haut du continent, disait-on. Son signal lumineux s’effaçait peu à peu dans l’éblouissement de l’aurore et perdait de son mystère avec la levée des brumes nocturnes, mais le paysage qui se dévoilait par la même occasion n’enlevait rien à la fascination légendaire qu’exerçait la capitale sur ses visiteurs. Jannat, fondée quelques siècles auparavant par les premiers colons de l’Archipel, se lovait comme un lézard dans l’écrin nacré d’une crique de roche blanche, la seule de l’île principale à offrir des eaux assez calmes pour permettre aux gros navires d’accoster.

Le flanc Ouest de la rive, abandonné aux baigneurs et aux petits pêcheurs, semblait presque désert, les rares felouques à avoir déjà déployé leurs petits filets n’étaient, vues de l’Aislin, pas plus grandes que des araignées d’eau. Les plus anciens quartiers, battis de ce côté de la ville, consistaient en de petites maisons aux murs de chaume et aux toits plats, anarchiquement disposées le long de ruelles tortueuses et mal pavées. Le Vieux Port, comme on l’appelait, était le lieu de visite préféré des touristes. On y trouvait en effet tout ce qui pouvait se faire de plus pittoresque sur l’Archipel, les tavernes puant le poisson trop longtemps exposé au soleil, les échoppes colorées d’anciens marins de commerce sédentarisés depuis des lustres. On croisait au détour des rues, sous les croisées de verdure installées pour protéger les promeneurs du soleil, des personnages plus ou moins authentiques, mais toujours prêts à relater leurs picaresques existences d’habitants des îles, moyennant quelques pièces. D’aucuns se plaisaient à dire que dans les plus vieilles maisons du coin, des hôtels particuliers au luxe vétuste et aux patios envahis par les mauvaises herbes, se terraient d’anciens enchanteurs, et qu’on pouvait apercevoir, les nuits de nouvelle lune, le visage pâle de la Grande Ceallach à travers la poussière de leurs carreaux brisés.

La partie orientale de Jannat paraissait, quant à elle, habitée de démons d’une toute autre trempe. Du navire qui allait bientôt achever sa traversée de l’Océan, on sentait déjà son effluve enfiévré saturer l’air, et ses palpitations de créature sans sommeil tendre les nerfs. Les berges du Nouveau Port, entièrement biseautées pour accueillir décemment l’important trafic maritime, étaient plongées en continu dans une effervescence sans nulle autre pareille. De nouveaux bateaux accostaient et prenaient le large sans arrêt, dans un incroyable ballet de gréements et de cheminées, de houle précipitée contre les coques, de grincements de cordes et des voix des maîtres de pont hurlant dans toutes les langues du monde des ordres à leurs équipages. Une fois les jetées atteintes, le tumulte de ne décroissait pas. Les squelettes efflanqués de hautes grues pivotaient des embarcations aux berges, promenant dans les airs les chargements les plus variés. Les fourmillements de dockers accompagnaient leur danse, leur masse s’agitait en tous sens, courait, vociférait, organisant ses mouvements dans une folie furieuse étrangement ordonnée. On trouvait de tout entre leurs mains, ou sur les chariots qu’ils tractaient vers les entrepôts : animaux et plantes exotiques, épices, matières premières, rares et précieuses, porcelaine fine, or et gemmes, voitures montées ou en pièces détachées… de gigantesques caisses portaient même ce matin-là des inscriptions indiquant qu’elles renfermaient les morceaux de l’armature d’un ballon dirigeable. De ce splendide désordre émanait un vacarme de tous les diables, ainsi qu’une sarabande d’odeurs capables d’écoeurer les plus vaillants.

S’il avait survécu à la traversée des quais, le visiteur pouvait se diriger vers Jannat la Neuve. Passés les grands hangars de tôle sale, les rangs d’hôtels ou autres auberges plus ou moins luxueux, les comptoirs et les établissements des banques maritimes, on atteignait la vraie ville, écrasée entre le littoral et l’épaisse jungle qui recouvrait le reste de l’île, véritable flaque de mazout sur une mer limpide…

                                 

                                  Le capitaine ne prêtait pas attention à cette détonante laideur, trop occupé à mener son bateau entre les autres bâtiments pour accéder aux quais. Les passagers, eux, s’étaient agglutinés à bâbord, charmés par la rusticité des premières maisons du Vieux Port.

En réalité, un seul voyageur contemplait les buildings dressés au-delà des mâts comme les cheveux sur le crâne d’un fou. C’était un homme quelconque, âgé d’une vingtaine d’années, auquel les petits yeux noirs, les cheveux ras et les épaules larges ne donnaient pas un air particulièrement affable. Accoudé au bastingage, il fixait Jannat la Neuve comme pour y déceler déjà quelque tout petit élément. Cependant, ce qui faisait se retourner les gens, ou du moins les incitait à jeter par-dessus leur épaule des coups d’œil amusés, n’était pas tant sa mine patibulaire, mais la petite bête qui, perchée sur le dos de sa main droite, semblait elle aussi profiter du paysage. Il s’agissait d’un petit loir, mais il avait l’air particulièrement réveillé et poussait des séries de couinements excités, ses pattes avant accompagnaient son babil en battant la mesure sur les doigts de son maître. Celui-ci ne réagissait que par des sourires ténus, étirant de façon fugace le trait simple de sa bouche.

L’Aislin coupa ses moteurs, lorsque deux remorqueurs trapus l’abordèrent et l’entraînèrent dans leur sillage mousseux. Ainsi, le navire accosta en douceur, seule une légère secousse prévint les passagers que terre était touchée. Les amarres furent fixées, on renversa entre le pont et le quai de fines passerelles qu’empruntèrent les occupants du vapeur. Quelques marins les aidèrent à sortir leurs valises, répondant par ailleurs à leurs questions angoissées d’étrangers sur la direction à prendre pour s’échapper des docks. Ils furent peu nombreux à quitter l’Aislin sans s’arrêter, pris de tournis, sans éprouver un sentiment mordant d’égarement, sans vouloir retourner dans les cabines qui, quelques minutes auparavant, leur étaient aussi inconfortables que des prisons.

En fait, ils ne furent que trois à filer droit vers leur but, et parmi eux se trouvait l’inconnu au loir. Bâti comme il était, il put aisément se frayer un passage à travers le tumulte de la foule, le petit rongeur s’étant réfugié dans le col de son long imperméable, au creux de son cou.  D’un pas assuré, il longea les entrepôts survolés par des nuées braillardes de mouettes, emprunta la première voie qui partait vers le centre, une avenue lacérée par les rails d’un tramway brinquebalant. Quand il l’eut parcourue sur une centaine de mètres, il tourna à gauche, débouchant dans une rue moins large, bordée des façades blanches d’anciennes ambassades, de grandes boutiques et d’une ou deux banques dont le déclin était stigmatisé par l’absence de gardiens à l’entrée. Il emprunta le trottoir le plus large, marcha encore cinq minutes, pour s’arrêter enfin devant l’Hôtel Colonial, une grande bâtisse au parvis flanqué d’ambitieuses colonnes. L’établissement, malgré son élégance un peu usée, paraissait demeurer respectable. Des serveurs en livrées pourpres serpentaient entre les tables de la terrasse, à laquelle le voyageur prit place. Il choisit de s’installer à l’ombre des colonnes ; l’été touchait à sa fin, mais on entrait dans le féroce automne tropical, et le soleil n’était pas avare de ses rayons. Il commanda un grand café et, en l’attendant, passa en revue les clients attablés autour de lui : un jeune couple en plein débat sur les invités à leur prochain mariage, deux businessmen joviaux, cigarillos fumants et panamas gaillards posés en travers de la tête, une vamp en robe trop légère et un homme aux boucles de jais consumant lui aussi ses poumons à l’aide de fines cigarettes beiges. Le regard obtus du nouvel arrivant s’arrêta sur ce dernier. A peine plus âgé que lui, l’autre client lisait un journal avec un intérêt tout relatif, ses prunelles d’un gris brumeux glissant parfois sur les formes avantageuses de la femme fatale.

Le loir, moustaches frémissantes, sortit de sa cachette et vissa ses petits yeux ronds comme des billes sur le lecteur déconcentré.

- C’est lui ?murmura le propriétaire de l’animal.

Le lérot couina, l’homme le gratifia d’une petite gratouille sur le crâne, puis réalisa qu’il avait été servi. Tout en sirotant sa boisson fumante, il continua d’observer l’autre à la dérobée. A peine plus vieux que lui, il dégageait un désagréable mélange d’énergie nerveuse et de fatigue qui l’empêchait de se concentrer totalement sur quoi que ce soit, le moindre détail attirait son attention, des jurons d’un conducteur quelques mètres plus loin aux ronds de jambe de sa voisine. Au bout d’un quart d’heure, il referma son journal et se renversa en arrière dans sa chaise, soufflant avec force la fumée de sa deuxième cigarette. Les deux hommes d’affaires, après avoir payé une addition agrémentée d’un généreux pourboire, se levèrent et quittèrent la terrasse en passant devant sa table. Il les suivit de ses yeux mi-clos, pareil à un chat surveillant les mouvements d’une mouche, jusqu’à ce qu’ils disparaissent de son champ de vision. Son regard croisa alors celui du voyageur indiscret, rien qu’une seconde, le lérot piailla en sentant son maître se raidir. Il écrasa finalement son mégot, coinça un billet sous son verre et prit à son tour le chemin de la sortie. L’homme au loir attendit un instant et, délaissant à regret son café, régla aussi sans attendre le serveur. Malgré la chaleur, il resserra autour de sa gorge son imperméable, puis se lança sur les traces du client aux boucles noires. Il le repéra à sa gauche, les mains dans les poches, glissant sa mince silhouette entre les passants que dut bousculer son large poursuivant ; la filature commença.

 

                                  Dix heures sonnaient sur les pendules présentées dans la vitrine d’un horloger lorsqu’ils quittèrent la rue du Colonial, pour s’enfoncer dans les entrailles de la ville… Jannat la Neuve, quelle ironie ! Perle de modernité une décennie auparavant, la capitale de l’Archipel perdait chaque jour un peu de sa grandeur, depuis que les Lois de Maîtrise avaient vu le jour, de l’autre côté de l’océan. Beaucoup de riches habitants avaient quitté l’île, de peur d’être ruinés… Si le port avait semblé une corne d’abondance aux nouveaux arrivants, il n’était en fait plus rien comparé à sa grandeur d’antan. En observant mieux ce qui les entourait lors de leur débarquement, les voyageurs auraient pu voir que les terminaux Est étaient déserts, les hangars rouillant là-bas comme des mastodontes morts. Et c’était pareil si l’on s’aventurait au-delà des quais. A mesure que l’on approchait du centre, les immeubles prenaient de la hauteur, dressant leurs murs de plus en plus gris et sales de part et d’autre des chaussées encombrées d’automobiles. D’étroits ponts métalliques s’étendaient parfois entre leurs toits, reliant les uns aux autres des buildings achetés par un même entrepreneur. Autrefois merveilles de génie architectural, ces constructions désertées décrépissaient à vue d’œil, et les derniers requins espérant encore faire des affaires à Jannat les rachetaient par lotissements entiers, profitant de la déflation économique de plus en plus abyssale. Ils embauchaient pour des salaires d’un niveau presque indigne des légions de chômeurs trop pauvres pour quitter l’Archipel, réservant des rétributions plus grasses à d’obscurs magnats aux dents encore plus longues, pour que ceux-ci les aident à damer les pions de la concurrence, des quelques idéalistes encore au pouvoir dans le Parlement de l’Ile, ou simplement pour qu’ils les épargnent. La Principauté ne faisait évidemment rien pour remédier à cette lente décadence, endormie elle aussi par les pressions venant du Continent ou de gras dessous de table, soulagée peut-être de voir mourir Jannat la déchue entre ses bras engourdis.

Penser à tout cela en parcourant ses rues rendait l’odeur de saleté qui flottait dans l’étrange brouillard matinal encore plus insupportable, et les visages fatigués des quelques passants se rendant à leur travail ou prenant leur pause au pied de leurs bureaux se teintaient d’un gris plus hâve. Le cœur de l’homme au loir se serrait quand il les croisait… la dernière fois qu’il s’était rendu à Jannat, les choses n’en étaient pas encore à ce stade-là.

Néanmoins, il avait eu sa dose de sombres considérations durant la traversée, ces longues heures passées dans sa couchette ou sur le pont, à mesurer l’étendue de sa morosité par rapport à celle de l’océan. Il préféra donc se focaliser sur sa cible plutôt que de continuer à ruminer. Celle-ci bifurqua avant d’atteindre l’esplanade centrale et son poursuivant dut grimper à sa suite dans un tramway qui cahotait vers les Vieux Quartiers. Ils descendirent juste avant de les atteindre, dans une artère pourvue de trottoirs plus large que la moyenne et piquetés d’arbres, qui les séparait de la Nouvelle ville. On y trouvait les quatre grandes universités, installées dans autant de grands manoirs, anciennes propriétés des premiers Princes de l’Archipel, dévolues à de nobles familles de mécènes, qui se faisaient une joie de dépenser leurs ultimes rentes dans l’éducation des dernières élites de Jannat. Les locaux étaient donc parfaitement entretenus de sorte à garder leur splendeur d’antan, les jardins conservaient la délicatesse des premières années de la Colonisation, et l’inconnu aux boucles noires et son poursuivant foulèrent des allées impeccablement ratissées. L’homme au lérot fourra ce dernier dans la poche de son manteau, s’efforçant de garder une attitude détachée malgré les regards des étudiants qu’ils croisèrent, intrigués par sa mine patibulaire et sa tenue trop chaude pour une pareille journée.

L’autre n’avait toujours pas remarqué qu’il était filé et poursuivait son chemin de son pas rapide et sûr. Il pénétra par la grande porte dans l’université de Sciences des Peuples, qui possédait le plus grand parc, ainsi qu’une importante bibliothèque annexe. L’aula était dallée de blanc, de fines colonnes en jais s’élançaient vers un plafond obscur parcouru de centaines de citations. Certaines étaient des déclarations récentes de sommités du monde politique ou culturel ; d’autres, plus anciennes, écrites en parler ancestral, étaient à peine lisibles. La tradition voulait qu’on en ajoute une à chaque nouvelle lune, les lettres dorées se découpaient comme des étoiles sur la voûte céleste.

Le promeneur emprunta l’un des escaliers latéraux et passa la porte entrouverte d’un amphithéâtre. Son poursuivant se faufila à son tour dans la grande salle. Sur la chaire évoluait une femme d’âge mur, aux cheveux longs tressés en plusieurs nattes relevées ensemble au dessus de sa nuque. Ses yeux bleu sombre pétillaient, elle parlait avec passion devant un auditoire d’une centaine d’étudiants. L’homme au loir s’installa au dernier rang, juste derrière deux amies occupées à se raconter leur soirée, qui lui jetèrent un regard méfiant avant de se désintéresser de lui. Il ne prêta qu’une attention modérée au propos de l’enseignante, tout intrigué qu’il était par l’attitude de sa cible. Les yeux grands ouverts, un léger sourire aux lèvres, il dévorait l’oratrice du regard. Loin d’être passionné par l’Histoire des Arts sur l’Archipel –il ne prenait d’ailleurs pas de notes-, il dévorait l’oratrice du regard, fasciné par les mouvements de la femme, l’étincelle enjouée dans ses pupilles, la chaleur de son sourire lorsque les étudiants réagissaient à ses propos. Il resta dans cet état d’hypnose les deux heures que dura le cours, et l’homme au loir pensa s’endormir un bon nombre de fois, malgré la réprobation visible de la part des deux bavardes à l’égard de son comportement.

Lorsque enfin le cours s’acheva, l’admirateur transi retomba de son petit nuage. Ses traits redevinrent las, la fatigue ne faisant qu’une bouchée de son euphorie. La brillante enseignante s’échappa par une porte dérobée, et à la grande surprise de son observateur, l’homme aux boucles ne tenta pas de la suivre. Il prit placidement le chemin de la sortie, le nez vers ses chaussures, comme si plus rien autour de lui n’avait de réel intérêt…

 

***

 

                                  Levan, l’homme au loir, soupira, excédé. Marcher, marcher, toujours marcher… Cet imbécile ne savait donc rien faire d’autre ? Se déplacer de squares en boutiques, de terrasses en musées, sans jamais s’y éterniser s’il n’avait pas une femme à épier. Et il fallait le voir, ce pervers, reluquer ces dames et demoiselles tout à fait respectables avec une intensité effrayante ! D’abord, le professeur, puis cette serveuse, ensuite une mère de famille qui faisait ses emplettes dans une petite épicerie et, comble de la malséance, même avec cette femme en balade avec son fiancé, il n’avait eu aucune vergogne à se faire remarquer ! Levan n’avait qu’une envie, lui dire sa façon de penser sur ce genre de comportement… D’une manière ou d’une autre, de toute façon, il fallait qu’il rentre en contact avec sa cible, il n’aurait qu’à en profiter pour lui parler d’homme à homme !

Pour le moment, l’étrange promeneur ne semblait pas près de se fixer quelque part. Les mains dans le dos, il longeait les kiosques à journaux qui florissaient le long de la plage du Vieux Port. Les gros titres évoquaient pour la plupart la mort de Camil Lemral, l’un des quatre parrains qui se partageaient Jannat, la veille au soir. Lemral avait été retrouvé égorgé dans sa chambre, sans que personne n’ait vu qui que ce soit s’y introduire. L’assassin semblait avoir effacé la mémoire des gardes du corps, ou du moins les avait tellement sonnés qu’ils ne se rappelaient plus leur journée. Le monde de la pègre était donc sens dessus dessous, chacun soupçonnant les autres de vouloir tirer la couverture à lui, malgré les pactes de non agression convenus entre les différentes familles. De nombreuses rixes éclataient dans les bars et même en pleine rue, il ne faisait pas bon circuler dans Jannat de nuit, ces jours derniers. Levan songea d’ailleurs qu’il devrait lui aussi trouver où se loger, une fois le contact établi.

L’occasion qu’il attendait se présenta enfin, d’une manière assez inattendue. L’homme aux boucles noires, sans crier gare, s’arrêta soudain en plein milieu de la placette qu’il traversait et se courba légèrement, comme s’il venait d’encaisser un choc. Masquant du mieux qu’il pouvait sa démarche à présent chancelante, il se précipita presque dans une ruelle très étroite et se laissa glisser contre un mur, calant son dos entre deux grosses pierres. Levan, de peur d’être repéré, s’assit plus loin, sur la margelle d’une fontaine. Il sortit le lérot de sa poche, le posant sur sa paume grande ouverte, et le porta à hauteur de ses yeux noirs.

- Allez, Nouh’, voilà ton quart d’heure de gloire !

L’animal couina gaiement, sauta à terre et fila aussi vite que le lui permettaient ses courtes pattes vers la ruelle où se terrait toujours l’étrange promeneur.

Quelques secondes s’égrainèrent, laissant à Levan le temps de s’interroger sur le malaise auquel il venait d’assister. Ce type dégageait vraiment quelque chose d’étrange, peut être même était-il dangereux, dans tous les cas cela n’allait pas être une panacée d’en tirer quoi que ce soit.

Nouh’ revint au petit trot, encombré par le volumineux objet qu’il tenait entre ses dents. Levan l’accueillit au creux de ses mains et le libéra de sa charge, très satisfait.

- Bien joué, petit bonhomme !murmura-t-il en ouvrant le petit portefeuille que le loir venait de dérober.

Il jucha un Nouh’ tout fier sur son épaule, et s’enfonça dans la première ruelle qu’il trouva, abandonnant sa cible pour le moment. Le passage était pavé de granite clair, une lumière agréable filtrait à travers des treilles dont l’odeur de houblon picotait les narines… et de plus, il était désert. Levan s’installa sur un petit banc de pierre, pressé d’examiner le fruit du larcin, mais quand il ouvrit le porte-cartes, il retint une exclamation de dépit. L’unique papier présent dans la pochette était le coin d’un journal, où avaient été griffonnées quelques lettres sans lien visible, rien qui puisse lui permettre de découvrir l’identité de l’inconnu. A la place qu’auraient du occuper les pièces de monnaie, il trouva une petite mèche de cheveux, qu’il extirpa avec délicatesse. Un rayon de soleil joua sur elle et lui offrit un joli reflet bleu. Levan, troublé, réalisa qu’il en émanait une chaleur très douce…

- Lâche ça immédiatement.

Levan sursauta violement. L’homme aux boucles noires se tenait devant lui, le teint encore cireux, mais son bras tendu vers le voleur tremblait à peine :

- Rends-le moi, le somma-t-il à nouveau.

Sa voix était claire, un peu sifflante, vibrante de colère. Levan eut tout d’abord un mouvement de recul, son interlocuteur semblait près de se jeter sur lui pour récupérer son bien, puis réalisa qu’il le dépassait d’une tête et se dit qu’il pouvait bien garder l’avantage.

- Je te le redonne si tu m’écoutes, j’ai besoin de toi.

- Ah oui ? – l’autre fronça les sourcils et désigna Nouh’ du menton – Je ne veux rien avoir à faire avec un type trimballant une bestiole qui refoule la magie à plein nez !

Une grimace déforma la trogne de Levan, ce qui dut un peu effrayer l’homme aux boucles noires, car il recula d’un pas sous les cris scandalisés du loir. A vrai dire, et peu de gens auraient pu le deviner, le propriétaire de Nouh’ souriait. Il était à présent sur d’avoir touché au but de sa journée, le flair du rongeur ne l’avait pas trompé.

- Il faut que tu me mènes à ta patronne, le plus vite possible.

Cette fois, le jeune homme blêmit sensiblement et battit encore en retraite jusqu’à se retrouver dos au mur, Levan le dominant de sa carrure bovine.

- Alors t’es flic ? Pas question que je te dise quoi que ce soit!cracha-t-il tout de même avec un peu trop de morgue au goût de Nouh’, qui battit l’air d’une de ses pattes aux minuscules griffes.

 Levan était loin d’être d’un naturel agressif. Cependant, après avoir passé la journée à suivre cet homme dans la satisfaction de ses vices jusqu’à en avoir des crampes aux mollets, il se sentait pousser une dent contre lui. Pour le calmer quelque peu, il lui posa sa grosse main sur l’épaule et le regarda dans le blanc des yeux.

- On se calme, sinon je vais me fâcher, ok ?

- Bas les pattes, gros lard !s’exclama l’autre en se dégageant.

« Gros lard ?! » eut juste le temps de penser Levan ; tout se passa ensuite trop vite pour sa lourde constitution. Avant qu’il ait pu réagir, l’homme aux boucles noires le frappa du genou à un point très douloureux de son anatomie, ce qui eut pour résultat de le rendre furieux, mais aussi de lui faire lâcher prise. Son adversaire évita de justesse le coude lancé droit vers sa tempe, arracha le portefeuille qu’il serrait encore et lui glissa littéralement entre les bras. En trois bonds, il fila hors de sa portée. Nouh’, dans une poussée d’héroïsme, lui bondit dessus et il poussa un cri de douleur lorsque l’animal lui mordit l’oreille, mais d’un coup de poing, il envoya bouler le lérot et disparut hors de la ruelle.

Levant, le souffle court, tenta sans grand succès de se redresser tout à fait.

- Nouh’ !suffoqua-t-il, Nouh’, rien de cassé ?

La petite bête s’ébroua, se releva courageusement et trottina vers lui cahin-caha. Levan l’attrapa et la posa contre sa large nuque.

- Il va nous donner du fil à retordre…soupira-t-il entre deux renâclements.

Un rictus carnassier lui retroussa les babines, lorsqu’il sentit qu’il tenait encore quelque chose entre ses doigts repliés.

- … Néanmoins, je crois que nous avons les moyens de le retrouver sans qu’il nous échappe à nouveau.

 


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